Lutte contre le tabagisme : pas d’effet bœuf, mais un effet puff

Paris, le lundi 4 septembre 2023 – On ne la voit pas posée sur la table installée dans le jardin de Matignon, où elle a accordé hier une interview de « rentrée » à RTL. Peut-être les quelques jours de repos qu’elle a pu prendre lui ont permis de voir son addiction s’amoindrir, mais on sait qu’Elisabeth Borne est une utilisatrice assidue de cigarette électronique. On se souvient notamment comment lorsqu’elle était ministre du Travail, elle n’hésitait pas à braver le règlement de l’Assemblée nationale et à vapoter en séance, suscitant l’irritation de certains députés.

Cette habitude ne l’empêche pas d’en mesurer les dangers pour la santé publique et notamment pour les plus jeunes. Aussi, Elisabeth Borne a annoncé hier que la « puff », cigarette électronique jetable au design très coloré et ciblant tout particulièrement les jeunes, allait être interdite. « On peut nous dire que ce n'est pas de la nicotine. Mais c'est un réflexe, un geste auquel les jeunes s'habituent. Ensuite, c'est comme ça qu'ils vont vers du tabagisme et il faut arrêter cela » a expliqué la Premiére ministre.

Une stratégie macronienne qui fait consensus

Cela fait déjà plusieurs mois que les fameuses « puffs » sont dans le collimateur du gouvernement. A l’occasion de la journée mondiale sans tabac, le ministre de la Santé de l’époque, François Braun avait d’ailleurs tenu un discours très macronien à propos des vapoteuses : favorable à leur utilisation pour faciliter le sevrage tabagique (elles sont un outil privilégié dans ce cadre en Grande-Bretagne) et en même temps résolument hostile au pouvoir de séduction des « puff » auprès des plus jeunes.

Le gouvernement bénéficie dans cette démarche du soutien de la plupart des spécialistes de la lutte contre le tabagisme. « Alors que le vapotage est un dispositif de réduction des risques formidable, là on a affaire à tout le contraire, c’est une initiation à la consommation de tabac » remarquait ainsi en février le Professeur Amine Benyamina, chef du service de psychiatrie et d’addictologie à l’hôpital de Villejuif.

De la e-cigarette à la cigarette… un chemin fumeux

En réalité, selon l’Office français des drogues et des tendances addictives, « le risque de transition de la cigarette électronique vers le tabagisme en population adolescente est actuellement en débat, les études sur ce point étant divergentes ». Néanmoins, l’OFDT relève par ailleurs : « La proximité des usages d’e-cigarette et de tabac se révèle importante : seuls 4,0 % des expérimentateurs d’e-cigarette disent n’avoir jamais essayé de fumer du tabac et la très grande majorité des vapoteurs quotidiens se déclarent également fumeurs quotidiens de cigarettes (68,3 %) ».

Allant plus loin des chercheurs suisses du Centre universitaire de médecine générale et santé publique Groupe de Recherche sur la Santé des Adolescent∙es (GRSA) ont conduit des analyses ciblant « les jeunes n’ayant jamais fumé afin d’étudier le lien entre les cigarettes électroniques et le tabagisme dans cette population ». Leur enquête s’est déroulée en deux vagues. Ils ont pu observer « une association positive et significative entre l’utilisation de cigarettes électroniques à la première vague et l’initiation au tabagisme à la deuxième vague. Ainsi, celles et ceux qui avaient utilisé des cigarettes électroniques au cours des 30 derniers jours précédant la première enquête avaient une probabilité 4 fois supérieure de devenir fumeur∙se à la deuxième vague par rapport aux jeunes qui ne l’avaient initialement pas fait. Des analyses approfondies ont démontré que l’utilisation de cigarettes électroniques à la première vague était associée à une consommation occasionnelle de cigarettes traditionnelles à la deuxième vague, mais pas à une consommation quotidienne. Finalement, nos résultats ont également mis en avant que cette association concernait celles et ceux qui ne sont pas particulièrement en recherche de sensations et que l’on considère généralement comme étant moins à risque de devenir des fumeur∙ses ». Ces observations suisses confortent l’idée d’une « proximité » entre les expérimentations de cigarettes et d’e-cigarettes mais pas nécessairement d’augmentation du risque d’entrée dans l’addiction.

Une mesure qui risque de faire pfuit ?

Cependant, si la puff est si redoutée par les praticiens, c’est également parce que son caractère « ludique » déconstruit le long travail mené ces dernières années pour transformer l’image du tabac, notamment auprès des plus jeunes ; même si globalement au fil du temps la réputation de la e-cigarette s’est ternie (aujourd’hui 52 % des Français estiment que la e-cigarette est aussi voire plus nocive que la cigarette classique !).

Pour autant, l’enrôlement de nombreux influenceurs sur les réseaux sociaux préférés des adolescents et des jeunes adultes, tout en constituant un contournement très discutable des lois sur l’interdiction de la publicité des produits du tabac, a assuré une notoriété sans pareille aux puffs. Difficile de savoir si la récente législation adoptée pour restreindre le pouvoir des influenceurs publicitaires permettra d’endiguer ce phénomène, tant elle pourrait être difficile à appliquer.

De la même manière, si l’interdiction des « puff » par le gouvernement se veut une mesure forte, il faudra multiplier les contrôles pour en assurer l’efficacité. En effet, l’une des clés du succès de la puff réside dans la multiplicité de ses canaux de distribution qui ne se limitent nullement aux buralistes mais comptent également la grande distribution, les boutiques spécialisées et évidemment internet.

Aussi, le président de la Confédération des buralistes, Philippe Coy prévient déjà : « Nous prenons acte de la décision de la première ministre en espérant que cette décision sera appliquée à l'ensemble des canaux de commercialisation, physique et numérique. Dès le lancement, nous avons alerté sur les dérives commerciales entretenues dès le début par des influenceurs, qui ont entraîné une forte demande chez les mineurs », assure-t-il.

Des cigarettes électroniques déjà interdites aux mineurs… comme les cigarettes classiques !

L’interdiction de la puff ne sera pas que symbolique sur le marché de la cigarette électronique puisque les vapoteuses jetables ont représenté l’année dernière 40 % du chiffre d’affaires des produits de vapotage. Concernant les mineurs, « 13 % des jeunes âgés de 13 à 16 ans ont déjà consommé les cigarettes électroniques jetables de type “puff », assure l'Alliance contre le tabac (ACT).

Cependant, la disparition des puffs ne les empêchera probablement pas de continuer à vapoter, même si la vente de cigarette électronique est interdite aux mineurs (ce qui est bien spécifié sur l’emballage des puffs), mais cette restriction est aussi bien respectée que l’interdiction de la vente de cigarettes classiques aux moins de 18 ans.

Pas d’augmentation du tarif du tabac…

Sans doute, le renforcement des contrôles en la matière pourrait être un point d’attention pour le gouvernement qui prépare un nouveau plan contre le tabagisme a également annoncé Elisabeth Borne. Le tabagisme reste un enjeu de santé publique majeur dans notre pays : nous connaissons en effet l’une des plus hautes prévalences du monde (28 %).

Pour autant, les pouvoirs publics n’entendent pas augmenter une nouvelle fois le prix des cigarettes (contrairement à ce que laissaient supposer certaines rumeurs) ; bien qu’il s’agisse de l’avis de tous les experts du meilleur levier pour faire reculer le tabagisme. Si le ministère de la santé y était favorable et qu’Olivier Véran avait assuré récemment qu’il s’agissait d’une piste possible, l’idée ne faisait pas consensus au sein du gouvernement. RMC assurait il y a quelques jours qu’un ministre s’inquiétait qu’une hausse des prix « soit perçue comme la fin du dernier plaisir pour les classes populaires » ; classes populaires qui sont les plus vulnérables face au tabagisme. Face à la résistance de ce type d’argumentation, peut-on soupirer autrement que par un « puff »…

PS : Reste à savoir si cette interdiction (qui serait intégrée au nouveau plan de lutte contre le tabagisme 2023-2028) ne sera pas annulée à la suite d’un recours judiciaire des fabricants et/ou des distributeurs de puffs. Ceux-ci pourraient en effet arguer du fait qu’il n’existe pas de justification rationnelle pour interdire un simple geste d’imitation (tout au moins lorsque les puffs ne contiennent pas de nicotine, produit par ailleurs autorisé chez l’adulte).

Aurélie Haroche

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