Prévalence élevée de l’usage de drogues : vers un dépistage systématique en USIC ?

La consommation de drogues a considérablement augmenté au cours de la dernière décennie en Europe et au niveau mondial. En 2020, environ 284 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans, ont consommé des drogues. Nombre de ces drogues ont des effets cardiovasculaires, qui peuvent être sous-estimés tant par ceux qui les prennent que par les cliniciens. Des études épidémiologiques ont montré que cette consommation est un facteur de risque d'événements cardiovasculaires aigus.

Des études antérieures ont rapporté que la consommation récente de cannabis ou de cocaïne chez les patients souffrant d'infarctus du myocarde est associée à de moins bons résultats lors d'un suivi à long terme. Cependant, ces études étaient souvent des analyses rétrospectives ou post-hoc, le plus souvent chez des patients jeunes, sans dépistage systématique, et basées sur une consommation auto-déclarée avec un risque de biais de rappel. Ainsi, la prévalence exacte de l’usage de drogues et son impact pronostique chez les patients hospitalisés pour des événements cardiovasculaires aigus ne sont pas établis. 

Une étude observationnelle prospective multicentrique française

L’objectif de cette étude était d'évaluer la prévalence de la consommation de drogues et son association avec les événements indésirables majeurs (EIM) à l'hôpital chez les patients admis dans les unités de soins cardiaques intensifs (USIC) (1). Dans l'étude prospective Addiction in Intensive Cardiac Care Units (ADDICT-ICCU), un dépistage systématique des drogues a été réalisé par des tests urinaires chez tous les patients admis en réanimation dans 39 centres français du 7 au 22 avril 2021.

Les drogues suivantes ont été recherchées par dosage urinaire à l'aide d'un système à cartouche (NarcoCheck®, Kappa City Biotech SAS, Montluçon, France) dès que possible, au plus tard dans les 2 heures suivant l'admission en USIC : (1) les cannabinoïdes (tétrahydrocannabinol THC), dont le cannabis et le haschisch ; (2) la cocaïne et ses métabolites, y compris le crack ; (3) les amphétamines ; (4) méthylènedioxyméthamphétamine (MDMA) ; et (5) héroïne et autres opiacés. Ce test permet de dépister la consommation au cours des 2 à 6 jours précédents en fonction des drogues.

Le critère de jugement principal était la prévalence de la détection des drogues. Le résultat clinique était la survenue d’EIM à l'hôpital, notamment un décès, un arrêt cardiaque réanimé (arythmie ventriculaire sévère nécessitant une défibrillation ou des agents antiarythmiques intraveineux) et un choc hémodynamique nécessitant un soutien hémodynamique médical ou mécanique.

Des drogues détectées chez 11 % des patients en USIC

Parmi les 1 499 patients consécutifs admis (âge moyen 63±15 ans, hommes 70 %), les motifs d’admission étaient un syndrome coronaire aigu (50,8 %), une insuffisance cardiaque aiguë (13,5 %), une arythmie (6,5 %), un trouble sévère de la conduction (5,5 %), une embolie pulmonaire (3,1 %), une myocardite ou une péricardite (4,7 %), un syndrome de Tako-Tsubo (1,1 %) ; pour 6,3 % d’entre eux qui présentaient une douleur thoracique, aucune cause cardiovasculaire n’a été identifiée.

Parmi ces participants, 161 (11 %) ont eu un test positif pour au moins une drogue (cannabis 9,1 %, opiacés 2,1 %, cocaïne 1,7 %, amphétamines 0,7 %, MDMA 0,6 %). Seuls 57 % de ces patients ont déclaré un usage récréatif de drogues. 

Les patients qui consommaient des drogues présentaient un taux d'EIM plus élevé que les autres (13 % contre 3 %, respectivement, p<0,001). La détection de drogues était également associée à un taux plus élevé d'EIM à l'hôpital après ajustement pour les comorbidités (OR 8,84 [IC à 95 % 4,68 à 16,7], p<0,001). Également après ajustement, le cannabis, la cocaïne et la MDMA, évalués séparément, étaient indépendamment associés aux EIM en milieu hospitalier. La détection de plusieurs drogues concernait 28 % des patients positifs ; elle était associée à une incidence encore plus élevée d'EIM (RC 12,7 [IC à 95 % 4,80 à 35,6], p < 0,001).

Cette étude originale qui mesure pour la première fois la prévalence de l’usage de drogues à l’aide d’un dosage urinaire systématique chez tous les patients consécutifs admis en USIC, a également permis une quantification du risque de sous-déclaration de cette consommation. La détection de la consommation de drogues est associée de manière indépendante à un pronostic péjoratif.

Cependant, la relation causale entre l’usage de drogues et l’événement cardiovasculaire aigu n’est pas explicite dans cette étude. Un éditorial publié dans la même revue préconise la réalisation d’autres études explorant ce lien avant de pouvoir recommander un dépistage systématique de drogues en USIC (2), qui, le cas échéant, pourrait permettre une prise en charge optimale de ces patients et une amélioration de leur pronostic.

Dr Isabelle Méresse

Références
(1) Pezel T, Dillinger JG, Trimaille A ; ADDICT-ICCU Investigators. Prevalence and impact of recreational drug use in patients with acute cardiovascular events. Heart. 2023 Aug 15:heartjnl-2023-322520. doi: 10.1136/heartjnl-2023-322520.
(2) Choudry FA, Jones DA, Archbold RA. Hospitalisation due to acute cardiovascular conditions: is screening for recreational drug use justified? Heart. 2023 Aug 15:heartjnl-2023-322808. doi: 10.1136/heartjnl-2023-322808.

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