Les distributeurs de médicaments opiacés devant la justice américaine

Huntington, le vendredi 7 mai 2021 – Trois géants de l’industrie pharmaceutique américaine sont jugés pour leur responsabilité dans la crise des opiacés.

La petite ville de Huntington, dans l’État rural de la Virginie-Occidentale, est depuis ce lundi le témoin d’un procès historique. Trois entreprises américaines, AmerisourceBergen, Cardinal Health et McKesson, des distributeurs de médicaments représentant un chiffre d’affaires de plus de 150 milliards de dollars annuel, sont accusés, devant la justice fédérale, d’être responsables de l’augmentation importante du nombre de consommateurs de médicaments opiacés aux Etats-Unis depuis une vingtaine d’années. Une crise des opiacés qui tuerait dans ce pays près de 70 000 personnes par an et qui a particulièrement durement touché l’Etat de Virginie-Occidentale.

Les distributeurs rejettent la responsabilité sur les médecins et les pharmaciens

La ville de Huntington et le comté de Cabell, qui ont enclenché la procédure judiciaire, accusent ces industriels d’être une « nuisance publique » et lui demandent un milliard de dollars de dommages et intérêts. Ils ont notamment mis en avant les conséquences sociales et indirectes de la crise des opiacés, de nombreuses personnes dépendant aux anti-douleurs perdant leur travail et la garde de leurs enfants avant de se tourner vers des produits encore plus dangereuses comme le fentanyl ou l’héroïne.

Les accusés rejettent la responsabilité sur les médecins et les pharmaciens, qui n’auraient pas respecté les conditions de prescription et de délivrance de ces médicaments. Mais selon l’accusation, les distributeurs de médicaments auraient dû s’inquiéter des commandes massives d’opiacés qui leur aient été faites. Entre 2006 et 2014, ces trois entreprises ont ainsi délivré 57 millions de doses d’hydrocodone et d’oxycodone pour un comté qui ne compte que 97 000 habitants. Dans le village de Kermit, 350 âmes seulement, la pharmacie locale a reçu 9 millions de pilules en 8 ans.

572 millions de dollars d’amende pour Johnson & Johnson

S’il s’agit de la première fois que des industriels pharmaceutiques se retrouvent devant la justice fédérale, certains d’entre eux ont déjà été condamnés par des juges locaux. En août 2019, la firme Johnson & Johnson avait été condamnée à une amende de 572 millions de dollars par l’État de l’Oklahoma. Environ 2 000 actions en justice seraient en cours à travers les Etats-Unis et des procès contre des entreprises pharmaceutiques devraient bientôt avoir lieu en Californie et à New York.

Les fabricants et distributeurs d’opioïdes ne sont pas les seuls visés par ces actions judiciaires. Les publicitaires et conseillers en communications se voient également reprochés d’avoir mené des campagnes marketing agressives pour cacher aux consommateurs les risques liés à la consommation d’opioïdes. La société Publicis Health, filiale de la firme française Publicis, a récemment été assignée par l’Etat du Massachussetts.

90 000 morts d’overdose aux Etats-Unis en 2020

En février dernier, le cabinet de conseil McKinsey (récemment engagé par le gouvernement français pour sa gestion de la crise sanitaire) a accepté de verser 558 millions de dollars de dédommagement. C’est d’ailleurs le plus souvent par des transactions et accords à l’amiable et non par des décisions de justice, que ces litiges se résolvent. Des négociations sont ainsi en cours au niveau fédéral avec Johnson & Johnson et d’autres géants de l’industrie, qui pourraient aboutir à une indemnité de 26 milliards de dollars versée en 18 ans !

Si la crise des opiacés semblait en voie de stabilisation depuis quelques années, l’épidémie de Covid-19 a aggravé la situation. 90 000 personnes seraient mortes d’overdose en 2020 aux Etats-Unis (dont les 3/4 par surdose de médicaments opiacés), contre 70 000 en 2019. Le président Joe Biden a récemment promis 12 milliards de dollars d’investissement supplémentaire dans la lutte contre la toxicomanie.

Nicolas Barbet

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Vos réactions (1)

  • Comme si

    Le 08 mai 2021

    La crise des opiacés n'est pas sans rappeler l'affaire du Médiator en France. L'industrie et lès médecins ont fait comme si ce qui était l'évidence (ici un amphetaminique, là un opiacé) cessait d'exister sous des flots publicitaires et des recommandations infusés par des leaders d'opinion, c'est à dire des médecins "convaincus" (?) par l'industrie, ayant généré une médecine moderne compatible avec la prescription des médicaments "inventés" par l'industrie.

    Si bien que la cruelle réalité, ici que ces amphetaminiques sont toxique pour l'endothélium des vaisseaux sanguins, là que les opiacés sont terriblement et rapidement addictifs, si elle a été "oubliée" n'en a pas moins continué à exister.

    La banalisation de l'usage des opiacés, largement prescrits quotidiennement devant des douleurs ou possibilités de douleur, aiguës ou chroniques doit être interrogée. Laisser quelqu'un souffrir est mauvais, mais le rendre toxicomane n'est pas bon.
    Les opiacés génèrent rapidement une intense addiction que personne ne peut jurer pouvoir surmonter. Le diable ne doit pas être tenté en vain, s'il faut parfois y avoir recours sachant qu'il est là à attendre son dû.

    Dr Gilles Bouquerel

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