Faut-il ouvrir la primo-prescription aux pharmaciens ?

Paris, le mardi 16 mai 2023 – Si les pharmaciens souhaitent que leur compétence soit élargie, notamment en matière de prescription, le gouvernement hésite à sauter le pas.

Après plusieurs mois de débat houleux, notamment marqués par une grande manifestation de médecins libéraux le 14 février dernier, la proposition de loi sur l’accès aux soins du Dr Stéphanie Rist (Renaissance) été adoptée définitivement ce mercredi par l’Assemblée Nationale. Si les débats et polémiques se sont concentrés sur l’accès direct aux infirmières en pratique avancée (IPA), aux kinésithérapeutes et aux orthophonistes, la proposition de loi contient bien d’autres mesures visant à élargir les compétences des professionnels paramédicaux, toujours pour compenser la pénurie de médecins et palier la désertification médicale.

Les pharmaciens ne sont pas en reste concernant ces nouvelles mesures. La loi Rist prévoit ainsi que la liste des tests rapides d’orientation diagnostic (TROD) réalisables en pharmacie sera désormais fixée annuellement et surtout que les pharmaciens pourront désormais décider d’eux-mêmes de renouveler l’ordonnance expirée d’un patient malade chronique, afin de lui dispenser ses médicaments et/ou dispositif médicaux, pendant trois mois et non plus seulement un mois comme c’est le cas actuellement. La loi prévoit également de faire évoluer la formation et les compétences des préparateurs en pharmacie.

Les médecins veulent conserver le monopole de la prescription

Si les deux principaux syndicats de pharmaciens officinaux, que sont l’USPO et la FSPF, se sont réjouis par communiqué de ce nouvel élargissement de compétence des pharmaciens (qui ont également récemment obtenu de nouvelles prérogatives concernant la vaccination ou le dépistage), ils ont toutefois exprimé deux bémols face à cette loi.

Tout d’abord, la plupart de ses dispositions et notamment celles concernant le renouvellement d’ordonnance n’entreront en vigueur que lorsque des arrêtés précisant les modalités de cette nouvelle compétence auront été pris, ce qui peut durer plusieurs mois. Ensuite, les syndicats aimeraient que la délégation de tache aille encore plus loin, avec à terme un droit à la primo-prescription pour les pharmaciens. Ce droit a d’ailleurs été ouvert aux IPA par cette même loi Rist, un décret devant préciser la liste des médicaments que ces dernières pourront prescrire sans devoir passer par un médecin.

Si le gouvernement est plutôt enclin à déléguer de nouvelles taches aux professions paramédicales, il doit également prendre en compte le fort mécontentement que ce genre de mesures suscite chez les syndicats de médecins libéraux. Ces derniers craignent qu’un partage des compétences trop poussé ne remette en cause le rôle central du médecin traitant et ne créé une sorte de médecine à deux vitesses, une pour ceux qui ont accès à un médecin, une autre pour ceux qui doivent se contenter des paramédicaux.

Le simple fait de permettre aux pharmaciens de renouveller l’ordonnance des malades chroniques pendant trois mois et non un mois a ainsi suscité la désapprobation de l’Union Française pour une médecine libre (UFML). « Parce qu’évidemment il est impossible pour le patient d’anticiper un peu le renouvellement d’un traitement dont il connait l’échéance, c’est bien plus simple de rejeter la faute sur la disponibilité du médecin, une fois de plus » ironise sur Twitter le Dr Antoine Soubieux, cadre du syndicat.

Un pont trop loin

La question de la délégation de tâche aux pharmaciens et notamment de l’ouverture d’un droit à la primo-prescription n’agite pas que la France, mais également tous vos voisins européens touchés par le manque de médecins. Ce mardi, le Premier ministre britannique Rishi Sunak a présenté un projet de loi visant à permettre aux pharmaciens britanniques de prescrire les médicaments indiqués dans sept pathologies bénignes et courantes (maux de tête, infections urinaires…).

Les pharmaciens pourront également, sous certaines conditions, prescrire la pilule contraceptive aux femmes britanniques. Selon le gouvernement, ce projet de loi, qui prévoit également de permettre l’accès direct à diverses professions paramédicales (kinésithérapeutes, podologues…) permettra de libérer 15 millions de rendez-vous médicaux chez les généralistes dans les deux prochaines années. Une mesure majeure alors que le fléau des retards des rendez-vous mine l’accès aux soins outre-Manche.

La question taraude également en Belgique où les officinaux ont plutôt moins de compétence que les pharmaciens français. Mais outre-Quiévrain, le temps ne semble pas encore venu d’élargir fortement les compétences des officinaux et encore moins de leur donner un droit à la primo-prescription. « On risque d’arriver à un stade où tout le monde fait tout et n’importe quoi, il ne peut être question de donner un diagnostic en pharmacie (…) déléguer aux pharmaciens la prescription de médicaments, c’est aller un pont trop loin » estime le Dr Paul de Munck, président du GBO-Cartel, l’un des principaux syndicats de médecins belges.

Grégoire Griffard

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Vos réactions (4)

  • Adaptatif et sans surprise

    Le 17 mai 2023

    Élargir des compétences suppose un bilan des compétences et formations (continues) et leur mise à jour : ceci s'applique à toutes et tous, à fortiori avec l'arlésienne du DPC.
    Primo-prescription éventuelle pour les pharmaciens : cohérent car en accord avec la stratégie adaptative de ce qui était jusque là un coupable "dépassement de tache" face à la pénurie de l'offre médicale. Ça a commencé avec les infirmières anesthésistes puis continué avec les vaccins, les sages femmes, la médecine 2.0...

    In fine personne n'est convaincu : adaptatif mais pérenne, dans le marbre, plombé et plombant.
    La pérennité transgénérationnelle des délégations et transferts actées ou à venir : qui en doute ?

    Hostilité des médecins : cohérent, prévisible, comme pour IPA, kinés etc. Corporatisme sous-jacent : quand les parts du "gâteau" sont plus nombreuses, elles sont plus petites.

    Enthousiasme des pharmaciens : prévisible aussi pour les mêmes raisons.

    Courage, fuyons.

    Dr JP Bonnet

  • Prescription par le pharmacien

    Le 22 mai 2023

    Que faire quand une patiente avec des symptômes de cystite ne peut avoir rendez-vous avec son généraliste qu'une semaine plus tard... du vécu... ?? Encombrer les urgences ?

    M-O Marchal, pharmacien

  • D'accord

    Le 30 mai 2023

    avec le D. Marchal ! Mais le rôle d'un pharmacien est la délivrance des médicaments, certains sur prescriptions, d'autres en vente libre. En ce qui concerne ces derniers, libre à lui de vendre des produits conseils et autres sucettes ! En ce qui concerne les prescriptions, qu'il vérifie les posologies, les incompatibilités médicamenteuses... S'il veut faire des diagnostics, procéder à des prescriptions, les médecins soigneront les animaux de la ferme, si les vétérinaires sont d'accord ! Mais c'est vrai, il y a un problème de santé très sérieux pour la population dont elle devra admettre qu'il n'y a plus ou que bientôt il n'y aura plus de médecine ! A qui la faute ? Dis moi ce dont tu as besoin, je t'apprendrai à t'en passer! Quant au problème du gâteau...

    Dr J-P Vasse

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