A quoi servent les armes, en l’absence de stratégie ?

Paris, le lundi 3 août 2020 – La métaphore guerrière pour appréhender l’épidémie de Covid-19 qui a été utilisée par Emmanuel Macron a semblé à beaucoup déplacée et inadaptée à la situation. Cependant, acceptant pour quelques instants de s’inscrire dans cette dialectique, certains ont reproché au gouvernement d’avoir permis que ses soldats soient laissés sans armes face à l’ennemi ; c'est-à-dire avec des ressources en masques et en tests très restreintes. Aujourd’hui, même si des questions importantes demeurent sur la sécurisation des approvisionnements (notamment si de nouveau les échanges avec la Chine étaient restreints ; puisqu’aujourd’hui la grande majorité de nos masques proviennent encore de ce pays), les ressources sont importantes. Seront-elles suffisantes, non pas seulement quantitativement, mais plus encore qualitativement, si l’épidémie devait connaître un véritable rebond ?

Rendez-vous de dépistage tardif et délai de résultats trop long pour plus de 60 % des médecins

Les chiffres pour l’heure sont comme nous l’évoquions vendredi contrastés. Le nombre de décès demeure faible, tandis qu’il n’y a pas de signe de hausse des hospitalisations en réanimation. Cependant, ces dernières semaines ont été marquées par une augmentation de l’incidence, qui a été plus forte que celle du nombre de personnes testées. Ce dépistage est au cœur de toutes les attentions. En effet, si le nombre de tests avoisine aujourd’hui les 450 000, cette puissance cache peut-être une cible manquée. Les témoignages de médecins, prescripteurs comme biologistes, interrogent en effet sur l’absence de priorisation, qui peut avoir pour effet de retarder l’identification des malades, leur isolement et le traçage de leur contact. Ainsi, le syndicat MG France a réalisé une enquête auprès d’un millier de praticiens qui révèle que « 30 % des médecins généralistes déclarent ne pas pouvoir obtenir un prélèvement sous 48 heures et 32 % obtiennent le résultat trop tard (au-delà de 48 heures après le prélèvement) ». Ces résultats suggèrent très clairement que les opérations de dépistage, notamment en raison de l’engorgement des laboratoires d’analyse, qui font face à un afflux important de demandes qui toutes ne sont pas liées à des suspicions de cas, pourraient manquer leur objectif de contrôle de l’épidémie.

Contact tracing : bientôt dépassé comme en Espagne et en Belgique ?

Ce retard dans les tests a nécessairement un impact sur le traçage des cas contacts. Nous évoquions la semaine dernière le manque d’informations précises sur les résultats des brigades, qui globalement affirmaient à la mi-juillet parvenir sans difficultés à répondre à leurs objectifs. Cependant, aujourd’hui, compte tenu notamment des délais de dépistage, certaines voix s’élèvent pour affirmer que le système est en voie d’être dépassé. Ainsi, à propos de la réaction des autorités en Mayenne, le professeur Eric Caumes (Pitié Salpêtrière) relève dans Le Parisien : « Probablement qu'ils ne vont pas assez vite pour remonter les chaînes de contamination. Il faut savoir que lorsqu'un cas est recensé, il faut identifier et tester son entourage, ce qu'on appelle les "cas contacts", en trois jours, sinon l'épidémie vous échappe. C'est sûrement ce qui est en train de se passer. A ce rythme, les autorités ne vont pas avoir d'autres choix que de confiner la Mayenne, ou du moins les villes où il y a le plus de clusters ». De son côté, Jérôme Marty, patron de l’Union française pour une médecine libre, constatant les limites de Contact Tracing rappelle sur Twitter qu’il avait souligné dans le JIM dès la mise en place du dispositif qu’il n’était pas adapté à une épidémie active. Les mêmes écueils s’observent en Espagne où un reportage de l’Associated Press révèle comment de nombreux patients diagnostiqués ne sont nullement questionnés sur leur entourage direct qui pourrait avoir été contaminé. En Belgique, le quotidien l’Echo vient de raconter les ratés du call center fédéral chargé de traquer les liens des patients.

Laissez les jeunes aller au front ? Une fausse bonne idée

Si les dépistages ne sont pas ciblés et le traçage dépassé, faut-il se résoudre à un retour au confinement ? Certains estiment qu’il faudrait peut-être envisager de nouveau la piste consistant à viser une "immunité de groupe". Sur ce point, des données récentes suggèrent que l'exposition au SARS-CoV-2 puisse induire des réponses cellulaires T spécifiques du virus sans pour autant entraîner de séroconversion. Si elle était confirmée, cette hypothèse pourrait conduire à réévaluer le niveau d’immunité collective. Sans se référer cependant à ces pistes de réflexion, certains suggèrent d’ores et déjà de « laisser les jeunes de 20 à 25 ans se contaminer ». C’est par exemple la proposition détonante du professeur Eric Caumes. Elle a été largement critiquée. Outre la très grande difficulté de faire accepter éthiquement et psychologiquement un tel revirement, il est d’abord rappelé que les jeunes ne représentent probablement pas une assez large part de la population pour que leur immunité de groupe, même si elle était totale, puisse permettre d’atteindre une protection suffisante de l’ensemble de la population. Ensuite et surtout, parce qu’il est illusoire de créer un "isolement" des jeunes des plus âgés avec lesquels ils peuvent vivre (parents), travailler et plus largement échanger. « Il faudrait que l’on vive dans des mondes étanches, avec étanchéité en fonction de l’âge. C’est complètement fou » attaque l’épidémiologiste Catherine Hill. Ainsi, faut-il sans doute s’en remettre plus sagement à la distance physique, à l’hygiène et aux masques. Ces derniers sont obligatoires dans l’espace extérieur dans un nombre croissant de villes. Pas sûr cependant qu’il s’agisse là aussi de la plus excellente des stratégies. Eric Caumes relève : « De plus, au lieu d'imposer les masques dans l'espace public, il faudrait interdire les mariages en intérieur, c'est du bon sens ». Peut-être qu’à l’aube de la troisième vague, la France et l’Europe bénéficieront des meilleures armes et de la stratégie la plus affinée.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Tigre de papier

    Le 04 août 2020

    C'est vrai que c'est la stratégie qui manque, et ce manque est très clairement perçu. Restent des mots, des slogans, des phrases creuses qui donnent une illusion d'idée.
    La machine à produire du conseil, de l'idée, de la logistique est une ruche folle qui se perd dans les routines et les verbiages stériles. C’était visible au debut de l'épidémie, ça l'est encore davantage dans l'actuel entre deux.

    L'administration parfaite, ce rêve français, est en déconfiture, les comités, agences, conseils dans la panade. Rien ne se dégage de ce marasme.
    L'incapacité à définir une ligne, rassembler les énergies et coordonner les forces est au premier plan. La prose officielle produite se fracasse sur le mur du réel qu'elle ne saisit pas.

    Même le mage blanc de Marseille a compris l'ampleur de la désorganisation progressive, qui maintenant se tait, laissant les babilleurs errer seuls dans leurs incohérences sans bouc émissaire sur le dos duquel faire unité.
    Le superfonctionnaire au parler PO qui tente de remplir ce vide bruyant n'y peut rien, le petit Olivier, qui est bien gentil, se tient coi.

    Tout ceci est lourd de menaces. Si le virus remet ça pour de vrai à l'automne, que va-t-il advenir ?

    Dr Gilles Bouquerel

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