AstraZeneca : un nombre anormalement élevé de thromboses veineuses cérébrales en Allemagne

Paul Ehrlich à l’entrée de son institut
Berlin, le mercredi 17 mars 2021 - Même en Allemagne, la décision de suspendre le vaccin AstraZeneca, prise lundi, est très critiquée. Elle entraîne, il est vrai, de nouvelles désorganisations dans le pays, qui connaît un déconfinement chahuté. Certaines localités considèrent en effet que l’impossibilité de poursuivre la vaccination des enseignants, notamment, doit remettre en question la réouverture des écoles. Mais ces positions isolées à l’échelle d’une ville sont parfois contestées au sein même du Länder.

Six femmes sur sept cas et des patients entre 20 et 50 ans

Pourtant, en Allemagne, la plupart des décisions sanitaires et de pharmacovigilance font l’objet d’une explication détaillée. C’est le cas de la suspension du vaccin d’AstraZeneca. Dans un document publié hier, l’Institut Paul Ehrlich, responsable de la pharmacovigilance vaccinale revient en effet sur les sept cas de thrombose veineuse cérébrale qui ont conduit les autorités sanitaires allemandes à demander la suspension du produit d’AstraZeneca. L’Institut souligne tout d’abord que la thrombose veineuse cérébrale est un événement très grave et particulièrement difficile à prendre en charge. Ainsi, sur les sept personnes concernées, trois sont mortes. Il précise encore que six patients ont présenté une thrombose veineuse sinusale et un dernier une hémorragie cérébrale avec déficit plaquettaire « médicalement très comparable ». Sur les sept patients, six étaient des femmes et tous étaient âgés entre 20 et 50 ans. L’événement est survenu entre quatre et seize jours après l’administration du vaccin. Compte tenu de la fréquence habituelle de la thrombose veineuse cérébrale, sur 1,6 million de personnes vaccinées, un cas aurait été attendu. Le nombre observé est donc significativement plus élevé.

Face à ce regroupement de cas, plusieurs spécialistes ont été consultés, qui unanimement ont considéré qu’un lien avec la vaccination n’était pas « invraisemblable » (même s'il n'est pour l'heure nullement établi).

L’Institut Paul Ehrlich explique encore que c’est la remontée de deux cas supplémentaires le 15 mars par rapport au vendredi 12 qui a conduit à considérer que le nombre de cas observés était supérieur à celui attendu et qui a entraîné la suspension.

Quid des antécédents et d’autres éventuels cas européens ?

Si l’on peut apprécier la clarté de cette démarche de l’Institut Paul Ehrlich, certains éléments manquent cependant pour analyser de façon plus complète la situation.

Le travail de l’EMA se concentrera ainsi à n’en pas douter sur les antécédents des patientes : utilisaient-elles (puisque ce sont très majoritairement des femmes) des contraceptifs oraux combinés et/ou fumaient-elles ? Cet examen minutieux doit également s’accompagner du passage en revue des autres cas éventuellement rapportés en Europe. Le bilan de pharmacovigilance de Public Health England fait état de trois cas de thrombose veineuse cérébrale (pour 9,7 millions de personnes vaccinées dont les données ont déjà été analysées). Les cas « médicalement comparables » pour reprendre l’expression de l’Institut Paul Ehrlich seront également passés au crible. On sait que le professeur Fischer a parlé de « thromboses avec une anomalie coagulante que nous n'avons pas l'habitude de voir », tandis qu’Odile Launay, membre du comité scientifique sur les vaccins Covid-19 a signalé des « événements de coagulation intravasculaire disséminée » (CIVD).

Des indications reconsidérées ?

Si l’analyse de ces différents cas devait conduire à suspecter une augmentation du risque de ces événements très rares, les indications du vaccin AstraZeneca seront-elles revues ? La prise en compte de certains facteurs de risque (tabagisme, prise de contraceptifs…) interviendra-t-elle ? Repensera-t-on l’immunisation des plus jeunes avec ce vaccin alors que leur risque de forme mortelle de Covid-19 est limité ? Il est également possible que le travail de l’EMA aboutisse à mettre en cause un ou plusieurs lots en particulier.

Une décision sans espoir de retour

Si cet éclairage de l’Institut Paul Ehrlich atténue quelque peu le sentiment d’une décision de précipitée en France et dans la plupart des pays d’Europe en dépit de l’avis contraire de l’Agence européenne du médicament, l’inquiétude quant à son impact sur l’opinion publique n’en demeure pas moins forte. Pour tenter de la corriger, le Premier ministre a annoncé hier, en préambule de l’interview qu’il a accordée à BFM-TV que dès que le feu vert sera donné en France pour la reprise de l’utilisation du vaccin, il se ferait « rapidement » vacciné par le produit d’AstraZeneca. Difficile de savoir cependant si un tel geste pourrait avoir un impact décisif.

Pour le professeur Christian Bréchot ancien directeur de l’INSERM et de l’Institut Pasteur, qui se dit « accablé par cette décision », « c'est d'une naïveté incroyable de s'imaginer que dans 48h, quand l'agence européenne aura confirmé la confiance dans le vaccin, on pourra reprendre la vaccination ».

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • En attendant...

    Le 17 mars 2021

    200 à 300 personnes meurent chaque jour de la COVID19 en France...

    Dr Eric Giblot Ducray

  • Et la vitamine D ?

    Le 17 mars 2021

    Un taux correct de vitamine D chez les futurs vaccinés serait peut-être à recommander?
    Rôle de la vitamine D dans le traitement de la coagulopathie associée au COVID-19: problèmes et perspectives :

    https://link.springer.com/article/10.1007/s11010-021-04093-6?error=cookies_not_supported

    JP Moreau, biologiste en retraite

  • Rôle d'une mutation génétique du facteur V de Leiden

    Le 08 avril 2021

    Sait-on si à la suite des accidents thromboemboliques on a recherché la présence d'une éventuelle mutation génétique du facteur V de Leiden ? C'est une mutation transmissible.
    Les pays scandinaves ont immédiatement cessé de l'utiliser au moins transitoirement. Or cette mutation est présente jusqu'à 10 % de leur population. Elle leur est donc familière. Elle serait autour de 3 % en France, 1 % en Espagne.
    À ma connaissance ces pays ne l'ont pas encore réutilisé.

    Dr Michèle Ducornet

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