Vincent Lambert : mille questions à jamais irrésolues pour les médecins et les autres

Paris, le jeudi 19 avril 2018 – Sans surprise, les parents de Vincent Lambert ont formé un recours suspensif contre la décision prise par le Docteur Vincent Sanchez d’arrêter les soins dispensés à leur fils, considérant que cet homme dans un état végétatif depuis dix ans après un accident de voiture est l’objet d’une obstination déraisonnable. L’audience a eu lieu ce matin, dans une ambiance semblable à la dizaine de rendez-vous judiciaires précédents, électrique et forte en émotion.

L’objectif de ce recours est de déterminer si la situation peut justifier l’application de la loi Leonetti sur le droit des malades et la fin de vie. Il s’agit notamment de confirmer que les conditions sont bien réunies pour affirmer qu’il existe une obstination déraisonnable ; une question à laquelle la plupart des tribunaux interrogés sur ce point ont répondu par l’affirmative précédemment.

Menaces sur l’hôpital

L’avocat du CHU de Reins, Maître Demarais s’est montré particulièrement combattif. Il a ainsi dénoncé une « instrumentalisation de la justice, du droit et de l’opinion publique » par la partie adverse. Il a par ailleurs évoqué les pressions subies par l’hôpital, signalant comment le docteur Sanchez avait été menacé « d’une plainte pour omission de porter secours alors qu’il n’avait pas pris de décision ». Maître Demarais a par ailleurs évoqué la tribune publiée par 70 médecins dans le Figaro aujourd’hui, contestant la décision d’arrêt des soins. Il a ironisé en signalant que ces praticiens « n’ont jamais vu Vincent Lambert et (…) se fient uniquement en une vidéo dont on ne connaît pas les conditions de tournage ».

Pas en fin de vie

Sans avoir vu Vincent Lambert, 70 « médecins et professionnels spécialisés dans la prise en charge de personnes cérébro-lésées en état végétatif ou pauci-relationnel » évoquent effectivement leur « extrême inquiétude » face à la décision d’arrêt des soins. Cette crainte s’appuie sur des doutes quant au diagnostic établi, en dépit des multiples expertises réalisées. « Un tissu d'incertitudes et d'hypothèses, ainsi que des jugements contradictoires concernant le niveau de conscience, les capacités de relation et de déglutition, le pronostic, fondent une sanction dramatique, incompréhensible », débutent-ils avant de poursuivre : « Certains d'entre nous ont pu visionner une courte vidéo, de séquences tournées en juin 2015, permettant d'affirmer que M. Vincent Lambert est bien en état pauci-relationnel, à savoir qu'il n'est pas dans le coma, ne requiert aucune mesure de réanimation et qu'il a des capacités de déglutition et de vocalisation ». Aussi, pour ces praticiens l’arrêt des soins s’apparente à une « euthanasie qui ne dit pas son nom ». Ils préconisent un transfert dans une unité spécialisée et une prise en charge différente impliquant la fin de l’alitement systématique, la multiplication des sorties et une rééducation plus soutenue. Cette tribune fait écho à une lettre adressée il y a quelques semaines au docteur Sanchez par vingt-quatre médecins « pour la plupart chefs de services et spécialistes de la prise en charge des patients cérébro-lésés en état végétatif ou pauci-relationnel ». Ces derniers signalaient également que « Vincent Lambert respire de manière autonome, son état général est stable, il a des capacités relationnelles et de déglutition incontestables. Il ne relève donc pas d’un questionnement d’obstination déraisonnable » jugeaient-ils. Ils poursuivaient : « En pratique, envisager pour lui l’interruption de l’alimentation entérale, avec pour effet son décès, nous apparaît, d’un point de vue médical et éthique, en contradiction avec les recommandations de la circulaire du 3 mai 2002 préconisant aux unités dédiées d’inclure dans leur projet de service à la fois "un projet de soins et un projet de vie" et de "valoriser autant que possible les possibilités relationnelles de la personne en termes de communication et d’interaction avec l’environnement"».

Qu’est-ce que l’obstination déraisonnable ?

Les questions soulevées par ces praticiens, qui en filigrane remarquent que Vincent Lambert n’est pas un patient en fin de vie, alors que la loi Leonetti s’adresse principalement (mais pas uniquement) à ces malades, sont posées depuis la médiatisation de la tragique histoire de cet infirmier. Ainsi, concernant la définition de l’obstination déraisonnable, à propos déjà de l’affaire Vincent Lambert, le docteur Vincent Morel alors président de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) indiquait au Jim en 2014 : « Pour qu’il y ait obstination déraisonnable, il faut selon la loi d’avril 2005 que les traitements "apparaissent inutiles, disproportionnées ou n’ayant autre effet que le seul maintien artificiel de la vie"». Il notait encore que « la loi Léonetti laisse aux médecins, après le respect de la procédure collégiale, la possibilité d'approcher, en fonction de chacune des situations, la définition la plus juste possible de l'obstination déraisonnable ». Dans le cas de Vincent Lambert, au-delà du fait que certains de ses proches affirment, sans preuve absolue néanmoins, qu’il aurait considéré comme une « vie artificielle » l’état dans lequel il demeure aujourd’hui, une des questions cruciales, qui a encore été débattue ce matin devant le tribunal de Châlons-en-Champagne, est de déterminer le niveau de souffrance engendrée par les soins.

D’autres Vincent Lambert en France

Les médecins qui s’expriment dans le Figaro ou qui ont écrit au docteur Sanchez signalent également une autre difficulté : comment doit-on envisager la prise en charge des patients présentant une situation similaire à celle de Vincent Lambert s’il peut être considéré que les soins élémentaires (l’alimentation et l’hydratation) apportés à ces malades relèvent d’une obstination déraisonnable ? Professeur d’éthique médicale, Emmanuel Hirsch s’interrogeait déjà sur ce sujet dans nos colonnes en 2015 : « Sait-on que désormais dans les structures spécialisées qui accompagnent dans leur projet d’existence des personnes handicapées comme l’est M. Vincent Lambert, des familles confient avec émotion aux équipes : "Ne le laissez pas tomber ; prenez soin de lui : ce n’est pas Vincent Lambert ". Sait-on que dans certains services hospitaliers la réflexion évolue sur la justification qu’il y aurait à entreprendre une réanimation "pour faire un Vincent Lambert…" ? », affirmait-il.

Qu’est-ce que la vie ?

Toutes ces observations signalent une fois encore tout d’abord la méconnaissance des lois Leonetti, y compris par les médecins, et notamment le fait qu’elles ne s’appliquent pas uniquement aux patients en fin de vie, mais aussi à ceux pouvant être l’objet d’une obstination déraisonnable. Elles confirment par ailleurs la difficulté de la prise en compte de la parole des patients, plus encore lorsque celle-ci n’est que rapportée par une partie de la famille. Mais surtout, elles rappellent qu’une loi ne pourra jamais résoudre l’interrogation intime et propre à chacun sur la valeur de la vie.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Une "euthanasie" ?

    Le 20 avril 2018

    L'arrêt des soins dans un cas comme celui de Vincent Lambert ne peut nullement être qualifié d'"euthanasie qui ne dit pas son nom". Cela ne serait en rien une euthanasie (c'est-à-dire une "mort améliorée"), mais simplement une mise à mort.
    Améliorer les conditions d'une agonie en déclenchant le décès, c'est une euthanasie. En revanche, tuer une personne qui n'est pas mourante, c'est un homicide.

    Il est honteux d'appeler "euthanasies" les mises à mort (par millions) d'animaux dont on ne veut pas dire tout simplement qu'on les tue. Cela conduit à utiliser le vocable de la même manière pour masquer des homicides.

    L'euthanasie, c'est l'abrègement de souffrances terminales en déclenchant une mort attendue à brève échéance. Cette acception, seule admissible, pose évidemment la question du diagnostic médical d'une agonie. C'est une question professionnelle qu'on préfère malheureusement mettre sous le tapis, lui préférant des polémiques idéologiques sans issue.
    Néanmoins, au contraire de cette situation clinique qui requiert une définition médicale, la mise à mort d'une personne non mourante n'est pas une euthanasie mais un homicide.

    Reste à savoir si certains homicides pourraient être permis par la loi...

    Dr Pierre Rimbaud

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