Il faut sonner l’alerte sur l’utilisation des réseaux sociaux chez les mineurs

Paris, le samedi 28 octobre 2023 - Une procédure judiciaire hors norme a été lancée cette semaine aux Etats-Unis. Quarante-et-un états Américains, dont New York et la Californie ont déposé une plainte contre la société Meta, qu’ils accusent d’être à l’origine de la dégradation sans précédent de la santé mentale des jeunes adolescents. L’établissement d’un lien strict entre l’utilisation des réseaux sociaux et les troubles de santé mentale est particulièrement difficile, tant ces pathologies peuvent être multifactorielles, tandis que la « consommation » de réseaux sociaux est également multiforme. Cependant, à la faveur de différentes observations, certains spécialistes invitent à la plus grande prudence vis-à-vis des plus jeunes, mettant en garde contre un risque élevé d’addiction. Spécialiste de santé publique et épidémiologiste, le docteur Martin Blachier est également convaincu du danger éminent des réseaux sociaux pour les adolescents et compare ce fléau à celui du tabac pour les précédentes générations. Il estime qu’il est temps de « lancer l’alerte ».

Par Martin Blachier, médecin spécialiste de santé publique et épidémiologiste

Les enquêtes se suivent et se ressemblent en France et dans le monde entier. La dépression et son alter-ego l’anxiété ont doublé chez nos 11-24 ans en 5 ans. La même tendance est observée pour les idées suicidaires qui ont concerné 18% de nos jeunes de 17 ans en 2022. La prescription d’antidépresseurs chez les jeunes filles a été multipliée par trois entre 2016 et 2021 ; les jeunes filles étant deux fois plus impactées par cette dégradation mentale accélérée que les jeunes garçons.

Dans des pays où la dégradation de la natalité s’accélère et quand on connait l’impact à long terme de ces épisodes dépressifs précoces sur le risque de récidive tout au long de la vie; ce problème devrait devenir notre priorité absolue si l’on veut éviter une catastrophe sociétale, économique et sanitaire dans les trente prochaines années.

A ce jour, plusieurs pistes « sociétales » sont évoquées pour expliquer ces chiffres vertigineux : l’éco-anxiété, l’évolution de pratiques éducatives, l’insuffisante pratique sportive ou encore la pandémie de covid19. Aucune de ces pistes ne résiste vraiment à l’analyse. La pratique sportive est stable chez les jeunes depuis plus de 10 ans, la dégradation avait débuté bien avant l’arrivée du virus et l’éco-anxiété est un phénomène trop récent pour expliquer cette évolution rapide.

La seule explicationUne autre explication plus plausible réside dans l’ingérence croissante des réseaux sociaux dans la vie de nos jeunes (et jeunes filles encore plus). En 2012, les 15-24 ans passaient moins d’une heure par jour sur les réseaux-sociaux, en 2022 c’est presque 4 heures par jour pour les jeunes filles et presque 3 heures pour les jeunes garçons. Les algorithmes d’intelligence artificielle des plateformes s’améliorent chaque jour et sont redoutablement efficaces pour maintenir le plus longtemps possible ces cerveaux encore immatures dans une consommation totalement hors de contrôle.

La modélisation du temps passé sur les réseaux sociaux est parfaitement corrélée à la dégradation de la santé mentale des jeunes. Les calculs montrent que sans Tik-Tok, Instragram et Snapchat (qui sont responsables à eux-trois de 80% des dommages) chez les mineurs, on aurait probablement pu éviter 6 millions d’épisodes dépressifs d’enfants et économisé 35 milliards d’euros de frais de santé ; sans compter l’impact que cela aura sur les enfants concernés à l’âge adulte.

Ce scandale de santé publique qui semble comparable à celui du tabac par la prévalence de la consommation, le caractère ultra-addictif et les effets néfastes sur la santé reste assez discret en France. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis où une plainte a été déposée par 41 états américains contre Méta (maison mère de Facebook et Instagram) pour les dommages causés sur la santé mentale des jeunes.

On peut lire dans le dossier du procureur : « Tout comme l'industrie du tabac il y a une génération, Meta a choisi sciemment de maximiser ses profits au détriment de la santé publique. Et spécialement la santé de nos enfants » ou encore : « sa motivation est le profit, et en cherchant à maximiser ses gains financiers, Meta a à plusieurs reprises trompé le public sur les dangers substantiels de ses plateformes de médias sociaux. Elle a dissimulé la manière dont ces plateformes exploitent et manipulent ses consommateurs les plus vulnérables : les adolescents et les enfants. Et elle a ignoré les dommages considérables que ces plateformes ont causés à la santé mentale et physique des jeunes de notre pays ».

De même que les consommations d’alcool et de tabac ont été interdites aux mineurs en raison des effets particulièrement toxiques sur leur santé et d’une dépendance encore plus forte que celle des adultes, il serait urgent de décider de l’interdiction de ces plateformes aux mineurs  ou nous risquons de payer collectivement un prix très très-élevé et de sacrifier des générations de jeunes nés au mauvais moment.

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Vos réactions (1)

  • La science a t-elle encore une place dans le monde ?

    Le 28 octobre 2023

    Merci à Martin Blachier de sonner la charge. Mais son alerte souligne que rien ne permettra de combattre le désastre mental qui guette les générations futures sans une reconnaissance scientifique irréfutable de la responsabilité des facteurs en cause.
    Il a fallu (par exemple) des décennies pour faire admettre le rôle du tabac sur la santé - mais si tardivement que les sociétés y sont restées irrémédiablement addictes !
    Les travaux scientifiques concernant les facteurs délétères sur le développement cognitif sont tragiquement insuffisants. Cette carence autorise le déni de la part de ceux qui en tirent impunément de gigantesques profits et empêche de légitimer les mesures nécessaires. Il est impérieux d'exiger des investissements massifs dans ce domaine, indispensables pour pouvoir imposer des politiques correctives adaptées avant qu'il soit trop tard.

    Dr P. Rimbaud

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