Réintégration des soignants : réponse à une tribune du Dr Wargon

Dans une tribune publiée le 11 mai dans Le Monde, le Dr Mathias Wargon, médecin urgentiste considérait que la réintégration des soignants ayant refusé de se faire vacciner contre la Covid 19 constituait une « réponse facile et démagogique ». Dans ce texte, le praticien qualifiait « d’incompréhensible » l’avis du 30 mars de la Haute autorité de santé « où elle préconise de « recommander fortement la vaccination », tout en levant l’obligation vaccinale pour le Covid, la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, mais en conservant l’hépatite B. Où est la cohérence et, surtout, pourquoi tout mélanger ? », s’interrogeait-il. Il déplorait également que le gouvernement n’ait pas attendu pour agir l’éclairage du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Au-delà de ces observations, Mathias Wargon se montrait relativement pessimiste quant à l’accueil qui serait réservé aux soignants non vaccinés, notant : « Les rares médecins qui ont refusé la vaccination ne sont plus crédibles. On ne peut pas imaginer que ceux qui ont affirmé des inepties sur le vaccin, les traitements, dans l’ignorance complète des essais cliniques ou de l’épidémiologie, puissent se réinsérer dans la communauté médicale. On n’accueille pas une idée, mais on accueille un collègue. Les moins militants vont revenir dans un hôpital en grande souffrance, qui sera heureux, probablement, de les accueillir. S’ils arrivent à se réadapter, ces quelques soignants ne poseront pas de problème. Plus difficile va être la réintégration de ceux qui ont milité contre les vaccins et les mesures barrières, qui se sont radicalisés sur les réseaux sociaux et ont tenu un discours revendicatif. L’accueil par leurs collègues, qui, eux, ont fait leur devoir depuis deux ans, dans des difficultés inédites, avec un Covid toujours présent, désorganisant l’hôpital, et des problèmes de personnel chroniques aggravés par l’épidémie, risque de ne pas être aussi cordial qu’ils l’espèrent. Mais peut-être ne le souhaitent-ils pas. Pourquoi revenir quand on pense que la médecine est un vaste complot et que les collègues sont des moutons ? » s’étonnait-il encore. Enfin, le praticien s’inquiétait des conséquences d’une telle réintégration sur l’adhésion aux futures campagnes de vaccination, notamment au sein des établissements de santé. Beaucoup de professionnels de santé partagent plusieurs des positions de Mathias Wargon. De même au sein de la rédaction du JIM, qui a toujours marqué son adhésion et sa confiance dans la vaccination, tout en ne taisant pas ses réserves sur certains principes d’organisation, la réintégration des soignants non vaccinés a suscité interrogations et débats et nous avons consacré de nombreux articles au sujet (y compris en reprenant les remarques du Dr Wargon). Aussi, dans l’objectif de refléter la diversité des points de vue sur cette question, nous publions aujourd’hui dans nos colonnes la réponse mesurée et argumentée de Nicolas Védrines, kinésithérapeute à la tribune de l’urgentiste.

Par Nicolas Védrines, kinésithérapeute  

Quelques jours avant la réintégration des suspendus insuffisamment vaccinés, le docteur Mathias Wargon n’a pas souhaité faciliter un retour apaisé de ses confrères. Dans une tribune dans le Monde, il s’oppose à l’avis de la Haute Autorité de santé (HAS), et à l’éventuelle abrogation de la loi ayant permis ces suspensions. Mais son écrit est émaillé d’erreurs et de contradictions.

Le réquisitoire commence mal : M. Wargon « s’indigne de la décision DU gouvernement ». Le ministre de la Santé, François Braun, lui a pourtant écrit sur Twitter : « Cher M. Wargon, c’est bien la loi qui prévoit que le gouvernement doit suivre l’avis de la HAS ». Dont acte, avait-il répondu.

Ensuite, l’abandon dans la bataille que M. Wargon dénonce est un mauvais procès : la suspension effective des soignants concernés s’est faite le 15 septembre 2021, et non au premier trimestre comme il l’écrit. Les soignants non-vaccinés ont enduré quatre vagues et non deux. Ils étaient là face à un virus inconnu, sans moyens, dans des services tellement saturés que des confinements ont été imposés. Puis l’Etat leur a interdit de soigner, via une loi non sanitaire puisque même ceux qui travaillaient en téléconsultation y ont été soumis. Lors de la quatrième « vague » de l’été 2021, le variant Delta a provoqué beaucoup de cas mais peu d’hospitalisations. La vague suivante a été l’œuvre de Delta 2 puis d’Omicron, un variant rendant quasiment inefficace le vaccin contre l’infection, avec une efficacité incertaine, peut-être faible et éphémère. Un échec évident du vaccin, seulement trois mois après son obligation. Ni le procès en désertion, ni le prétendu « consensus scientifique » ne tiennent. Les autorités imposeront une troisième dose en janvier 2022.

M. Wargon reconnait qu’ « il y avait de multiples interrogations sur ces nouveaux vaccins, des incertitudes sur leur protection... », et « la peur des effets indésirables ». Jamais il n’évoquera l’erreur scientifique de la suspension des soignants qui avaient une immunité post-infection, ou le non-sens du travail des vaccinés et... positifs. Et une autre voie comme l’auto-dépistage régulier (protocole en vigueur d’août à octobre 2021) n’était-elle pas préférable ?

Pour le Dr Wargon, l'avis de la HAS, détaillé sur 97 pages, est « un texte incompréhensible et sans explication ». Il rappelle pourtant les critères d’évaluation, la situation épidémiologique, l’efficacité vaccinale, l’acceptation vaccinale, et les pratiques des différents pays. M. Wargon doute encore, cette fois du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), qui se serait « bien gardé de donner son avis ». Quelle défiance envers les autorités sanitaires ! Il se plaint d’une mauvaise loi, trop centrée sur la HAS. M. Wargon aurait préféré une évaluation plus globale… comme certains de ses opposants, certes pour des raisons différentes.

Puis le débat parlementaire sur l’abrogation de cette loi n’est pas épargné : selon M. Wargon, il s’agirait d’ « en finir avec l’obligation, ouvrant la porte à la fin de l’obligation vaccinale tout court et à une situation de non-retour en cas d’épidémie ». Pourquoi cette hostilité envers la représentation nationale ? En cas d’abrogation et si besoin ressenti, rien n’empêcherait d’avoir un débat Républicain avec une évaluation globale (souhaitée par M. Wargon) pouvant aboutir à une nouvelle loi pour l’obligation.

«Il fallait bien vivre » : reconnaissance d’un odieux chantage à la vie. Et non, ceux qui se sont résignés à prendre un travail alimentaire n’ont pas complétement abandonné leur volonté d’être soignant. Et ces personnes ne figurent pas dans les chiffres des suspendus... Étonnamment, M. Wargon s’inquiète - enfin ? - du sort réservé aux suspendus. Il ose avancer que l’opposition aurait dû agir plus tôt, et écrit : « On peut regretter qu’’aucune porte de sortie ne leur ait été proposée ». Que ne l’a-t-il dit plus tôt !

Loin d’être « extrémistes », ceux qui ont résisté ont espéré, chaque mois, une réintégration car cette loi d’exception ne pouvait durer. Sans aide ni recours, des soignants ont vécu des épreuves matérielles et morales terribles, jusqu’à se retrouver à la rue, certains se sont suicidés... Si les modalités des suspensions sont inadmissibles, pourquoi soutenir un possible retour ?

Trêve de compassion : pour M. Wargon, ceux qui ont critiqué la politique sanitaire (souvent à juste titre) devraient « être réadaptés ». Ce terme fait froid dans le dos... Il envisage de futurs problèmes relationnels (qu’il a attisés) : « L’accueil par leurs collègues... risque de ne pas être aussi cordial qu’ils ne l’espèrent ». Il est pour le moins paradoxal d’avoir minimisé le nombre des suspendus, argué qu’ils étaient quantité négligeable, tout en se plaignant des difficultés humaines que pose la réintégration !

Leur nombre n’était de toute façon pas un argument recevable : un médecin, c’est 1000 patients suivis, une infirmière qui manque, c’est toute une équipe à l’arrêt. L’hôpital public, dont la crise de ressources humaines est loin d’être résolue, n’a pas le luxe de se priver de renforts qui, in fine, représentent des vies sauvées. N’en déplaise au Dr Wargon, il est plus que temps que la France, pays le plus coercitif et dernier à réintégrer ses soignants, cesse ce cavalier seul dogmatique et punitif.

Oui, la confiance a été abîmée, mais de la crise du Mediator à celle, américaine, des opiacés (600 000 morts), les autorités sanitaires n'ont pas démontré une totale infaillibilité. Oui, cette crise de confiance atteint la vaccination, mais les responsables ne sont pas ceux que pointe M. Wargon. Oui, la réintégration ne réglera pas tout, et une refondation de notre système de santé est nécessaire. Mais la santé publique ne peut être l’otage de positions aussi violentes, contradictoires, et injustes, sauf à susciter toujours plus de rejet, notamment sur la vaccination. En ce sens, la tribune du Dr Wargon marque contre son camp.


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Vos réactions (24)

  • Réintégration des antivax

    Le 03 juin 2023

    Les antivax ne l’étaient pas pour un doute raisonnable mais pour des raisons idéologiques hors sujet.
    Ils ont souffert, certes, il ne tenait qu’à eux d’y mettre un terme.
    Ils se sont voulus héros et martyrs de leur cause. Ils l’ont été.
    Le vaccin était moins bien que dans les rêves les plus fous, il n’était pas inefficace pour autant. C’est le vaccin qui a sauvé des vies, pas les antivax.
    Le seul point sur lequel je peux rejoindre l’auteur, c’est la non prise en compte du statut immunitaire des contaminés guéris.

    R. Boini, kinésithérapeute

  • Tribune de M. Védrines

    Le 03 juin 2023

    C’est assez cocasse que ce soit un Kiné qui vienne dénoncer un vaccin «quasiment inefficace», alors que toutes les études cliniques sérieuses, ont démontré son effet protecteur contre les formes graves, en particulier létales, effet même reconnu récemment par notre confrère Didier Raoult !

    Dr FX Maquart

  • Réintégration

    Le 03 juin 2023

    Etre contre la vaccination, c'est être contre une acceptation générale des règles régissant l'exercice des soins médicaux ou infirmiers à un moment donné. Chacun sait en connaissant son histoire, que la médecine c'est beaucoup fourvoyée, qu'elle n'est à aucun moment incritiquable, et que c'est en la soumettant à une critique raisonnable, collective, argumentée qu'elle a pu progresser : c'est le cas des vaccinations, qui ont encore quelques problèmes mais qui ont enrayé des pathologies entières : le nier c'est soit être inculte, soit avoir cette tournure d'esprit particulaire d'opposant perpétuel, qui leur fait croire qu'ils se posent en s'opposant.
    On a beaucoup "merdé" avec un virus hyper mutant dont on ne connaissait rien, et d'excellents virologues se sont perdus en agissant trop seul...
    Que l'on réintègre les non vaccinés : d'accord mais pas dans mon service... !

    Dr F. Lainé, chirurgien retraité

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