Un grand médecin des tous petits

C’est un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaitre, celui où de nombreux médecins niaient encore les conséquences parfois gravissimes de la consommation d’alcool par la femme enceinte pour son enfant. En 1968, le Dr Paul Lemoine, pédiatre nantais, est le premier en Europe à décrire de façon exhaustive le tableau clinique du syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF). Mais ses travaux sont ignorés par ses pairs avant d’être « redécouverts » plusieurs années plus tard par un pédiatre de Roubaix, le Dr Philippe Dehaene.
« Mon aventure a commencé en 1973 » racontait il y a quelques années le pédiatre dans une interview. On lui présente alors une étude américaine sur des enfants présentant des malformations après avoir été alcoolisés durant la grossesse. « Pour moi c’est un évènement extraordinaire, parce que les enfants décrits ressemblaient à ceux que je rencontrais en permanence dans la pouponnière où j’exerce alors mes activités » explique le Dr Dehaene. C’est alors grâce à un confrère allemand qu’il découvre que ces malformations touchant les enfants de mères alcooliques avaient déjà été décrites par le Dr Lemoine cinq ans plus tôt.

Quand les « grands médecins » étaient dans l’erreur

Le Dr Dehaene découvre alors avec effarement que les alertes du Dr Lemoine ont été tout bonnement ignorées par ses collègues pédiatres. « Son article a été refusé pour publication dans une revue médicale, à l’époque mêmes les grands médecins considéraient que l’alcool n’était pas dangereux pendant la grossesse sous prétexte qu’on le saurait » se souvient le pédiatre roubaisien.
Après plusieurs années de débats ardus avec ses confrères, le Dr Dehaene contribue à faire reconnaitre par le monde de la pédiatrie française le danger de l’alcoolisation de la mère pour l’enfant à naitre lors d’un congrès tenu en 1980. Quant au Dr Lemoine, son rôle de pionnier est finalement reconnu en 1985 avec l’obtention du prix Jellinek.
Commence ensuite pour le Dr Dehaene un long travail de prévention auprès des futures mères. « J’ai créé une consultation spécialisée pour les femmes alcoolisées et leurs enfants malformés, j’ai eu la satisfaction de voir des femmes abandonner l’alcool pendant leur grossesse et donner naissance à un enfant normal après avoir eu un, deux ou trois enfants malformés ».

Le père du syndrome d’alcoolisation fœtale

Durant cette période, il se lie d’amitié avec une chercheuse américaine, le Dr Ann Streissguth, qui mène également des recherches aux Etats-Unis sur le SAF. Ensemble, ils conduisent des études sur l’alcoolisation dans les grossesses gémellaires et sur la prévalence du SAF : 1 % des enfants européens présentent des malformations liés à l’alcoolisation et 0,1 % un tableau complet de SAF.

Le Dr Dehaene poursuit ses recherches dans les années 1990 et découvre qu’il n’existe pas de seuil d’alcoolisation et que même les enfants de femmes ayant eu une faible consommation d’alcool durant leur grossesse présentent des retards d’apprentissage durant l’enfance, bien qu’ils ne présentent aucune anomalie malformative. Il résume finalement l’ensemble de ses recherches en 1995 dans un ouvrage intitulé « La grossesse et l’alcool », à l’occasion duquel il donne son nom au syndrome d’alcoolisation fœtale.

Le Dr Deheane ne cessera jamais son combat contre le SAF, reprochant notamment aux autorités sanitaires de ne pas en faire assez pour combattre ce fléau. « Je crois qu’il y a un problème très important, c’est l’information du public, alors même que cette pathologie est parfaitement évitable ». Il regrettera notamment que le logo de prévention à destination des femmes enceintes apposées sur les bouteilles d’alcool ait été rendu ridiculement petit sous la pression du lobby du vin.

La mort du Dr Deheane a été rendu public par son fils, le neuropsychologue Stanislas Dehaene. « Papa était fier que la recherche sur le syndrome d’alcoolisation fœtale et son impact sur le cerveau continue en France » conclut l’éloge funèbre rendu par son fils à ce « très grand pédiatre ».

Nicolas Barbet

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