Une grand-croix pour un grand médecin

Paris, le samedi 7 janvier 2023 – Père de la pilule abortive, le Pr Etienne-Emile Baulieu a été fait grand-croix de la Légion d’honneur dimanche dernier.

Ancien président de l’Académie des sciences, membre de l’Académie de médecine, rare Français à avoir intégré l’Académie des sciences américaine, titulaire de nombreux prix, professeur émérite au Collège de France, le Pr Etienne-Emile Baulieu a eu tous les honneurs. Mais celui qui ne s’est jamais démarqué d’un certain patriotisme scientifique n’est sans doute pas insensible au dernier qui lui a été fait, celui d’être élevé ce 1er janvier au grade de grand-croix de la Légion d’honneur (un rang occupé par seulement 67 autres récipiendaires).

Cette distinction vient honorer son parcours de résistant puisqu’à 16 ans seulement en 1942, le jeune Etienne Blum s’était engagé dans les Francs-tireurs et partisans pour combattre l’occupant. C'est d'ailleurs dans la clandestinité qu'il prendra le nom d'Emile Baulieu qui deviendra à la Libération Etienne-Emile Baulieu. Mais c'est aussi et surtout son brillant parcours de médecin et de chercheur que la République tient à honorer, celui d’un « médecin qui a fait de la science, avec un parcours plutôt conventionnel » comme il se décrit modestement.

Une invention qui dérange

Son don pour la science, il le tient sans doute de ses gènes. Son père, le Pr Léon Blum (un homonyme du Président du Conseil), médecin néphrologue, fut l’un des précurseurs de l’insulinothérapie en France tandis que sa sœur Simone Blum sera directrice de recherche à l’INSERM en endocrinologie. C’est également vers cette spécialité qu’Etienne-Emile Baulieu se tournera après son internat en 1953. Jeune médecin dynamique, il soigne alors ses fréquentations : il est un ami personnel d’Andy Warhol et a une liaison avec l’actrice italienne Sophia Loren.

C’est un voyage aux Etats-Unis au début des années 1960 qui fera basculer la vie du jeune médecin. Le Pr Georges Pincus, qui vient d’inventer la pilule contraceptive, le prend sous son aile et l’incite à travailler sur la reproduction humaine. De retour en France, le Pr Baulieu intègre l’Inserm et devient conseiller scientifique de l’entreprise pharmaceutique privé  Roussel-Uclaf.

C’est pour le compte de ce laboratoire qu’il invente en 1982 le médicament qui le rendra mondialement célèbre : le RU 486 ou mifépristone, plus connu sous le nom de pilule abortive. Commence alors pour le Pr Baulieu un combat politique. Quelques années seulement après la légalisation de l’avortement par la loi Veil, les milieux conservateurs sont vent debout contre cette pilule abortive. Le Pr Jérôme Lejeune, codécouvreur de la trisomie 21, déclare à l’époque que la pilule abortive fera « plus de morts que Mao, Hitler et Staline réunis ».

Un chercheur éternellement jeune

Sous la pression des militants antiavortement, le laboratoire Roussel-Uclaf envisage au départ de ne pas commercialiser son produit. Mais c’est alors au tour du ministre de la Santé de l’époque Claude Evin, qui qualifie le RU 486 de « propriété morale des femmes » de faire pression sur le laboratoire. En 1988, la pilule abortive est enfin autorisée et commercialisée en France. « La molécule avait été prise en otage pour des raisons idéologiques » se souviendra 34 ans plus tard le Pr Baulieu, « les femmes se sont affirmées depuis mais le patriarcat n’a pas disparu ». Aujourd’hui, 30 % des IVG se font par voie médicamenteuse.

Si c’est bien la mifépristone qui fera rester le Pr Baulieu dans les mémoires, l’autre grand projet de sa vie sera la lutte contre les effets du vieillissement. Dès 1960, le chercheur alsacien devient un spécialiste de la DHEA, une hormone dont les effets antivieillissement sont encore très débattus parmi les scientifiques. A partir des années 1980, c’est lui également qui est le premier à étudier le rôle des neurostéroides dans le vieillissement cérébral et ses travaux sur l’utilisation de la protéine FKBP52 dans le traitement de la maladie d’Alzheimer ont suscité de grands espoirs.

La solution contre le vieillissement, le Pr Baulieu semble d’ailleurs l’avoir trouvé, lui qui à 96 ans continue de se rendre trois fois par semaine dans son laboratoire de l’Inserm. Son traitement contre le passage du temps consiste en une promenade quotidienne, un sommeil régulier…et un verre de vin rouge par jour.

Nicolas Barbet

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