Accès aux soins : derrière des délais stables, une fracture silencieuse s’aggrave

L’accès aux soins reste l’une des principales préoccupations des Français, mais sa mesure demeure souvent approximative. Densité médicale, distance au praticien (en km et/ou en minutes) ou nombre de professionnels disponibles n’offrent qu’une photographie indirecte du problème. L’étude « Cartes de France 2026 de l’accès aux soins » adopte une approche différente : analyser les délais réels d’obtention des rendez-vous à partir de 234 millions de consultations réalisées en 2025 auprès de plus de 80 000 professionnels de santé utilisateurs de Doctolib.

Enseignement n°1: le premier recours tient encore. Les médecins généralistes affichent un délai médian de trois jours, les kinésithérapeutes six jours, les pédiatres huit jours et les chirurgiens-dentistes dix jours. Mais derrière cette stabilité apparente, les auteurs mettent en garde contre des équilibres précaires.

La médecine générale tient… sous tension

Concernant la médecine générale les indicateurs se dégradent discrètement. Si le délai médian reste stable à trois jours, la part des rendez-vous obtenus au-delà d’une semaine est passée de 32 % à 35 % entre 2023 et 2025. Plus préoccupant : près de la moitié des départements (47 %) enregistrent une hausse des délais. Cette évolution survient dans un contexte démographique tendu. La France compte désormais 55 790 généralistes libéraux, soit une baisse de près de 8 % en dix ans. Même si le nombre de jeunes médecins progresse, les projections laissent envisager des tensions persistantes jusqu’au milieu des années 2030.

Cardiologues et dermatologues : les spécialités les plus saturées

L’étude confirme l’écart majeur entre premier recours et spécialités. La cardiologie affiche le délai médian le plus élevé : 42 jours (malgré l’urgence de moultes situations). Vient ensuite la dermatologie avec 32 jours. Plus de 70 % des rendez-vous dans ces disciplines sont obtenus au-delà d’une semaine.

Les écarts territoriaux atteignent des proportions considérables : en cardiologie, les délais varient de 16 jours à Paris à 164 jours dans le Gers ; en ophtalmologie, de 5 jours à 153 jours selon les départements.

Cependant, les signataires de l’étude invitent à abandonner une vision simpliste opposant zones urbaines et déserts médicaux ruraux. Chaque spécialité possède ainsi sa propre géographie : tensions en cardiologie entre l’Occitanie et la vallée du Rhône, difficultés en ophtalmologie dans l’Ouest, problèmes spécifiques en dermatologie dans le Nord et le Centre-Est.

Plus de médecins ne suffit pas

L’un des résultats les plus contre-intuitifs de ce travail concerne la relation entre densité médicale et délais d’accès. L’étude suggère que l’organisation pèse autant, voire davantage, que les effectifs. L’exemple emblématique est l’ophtalmologie : malgré des effectifs relativement stables, le délai médian a été divisé par deux en huit ans, passant de 43 à 21 jours grâce au travail aidé et à la réorganisation des parcours avec l’apport d’orthoptistes et d’opticiens.

Pour les auteurs, télé-expertise, assistants médicaux, CPTS et coopération interprofessionnelle pourraient, à l’avenir, constituer des leviers majeurs pour fluidifier l’accès aux soins.

Un phénomène invisible : le renoncement massif

Le chiffre le plus marquant du rapport n’est peut-être pas le délai. Près de 63 % des patients déclarent avoir déjà renoncé à chercher un rendez-vous.

Plus surprenant : ce renoncement ne touche pas prioritairement les populations précaires. Les cadres et les jeunes actifs de 25 à 34 ans renoncent davantage que les ouvriers ou les personnes sans activité. Les contraintes d’organisation semblent donc désormais peser autant que les contraintes économiques (limitées pour une large part de la population qui bénéficie d’une mutuelle). 

L’intelligence artificielle déjà intégrée dans le parcours de soins

Ce rapport constate également l’irruption de l’intelligence artificielle dans les rapports patients-soignants. Ainsi, près d’un patient sur deux utilise désormais une intelligence artificielle conversationnelle pour des questions de santé. Chez les 18-24 ans, ce chiffre atteint 75 %. Et l’impact de l’IA paraît réel : plus de 60 % des utilisateurs déclarent que cette technologie modifie leur comportement de recours aux soins et un quart affirme consulter plus rapidement après l’avoir utilisée. Mais l’effet n’est pas univoque : chez certains profils, notamment les étudiants, l’IA semble aussi conduire à différer ou abandonner la recherche d’une consultation (ce qui parfois salutaire lorsque les symptômes présentés sont spontanément résolutifs). 

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