Améliorer le triage aux urgences…grâce aux jeux vidéo !

Selon une étude parue dans le JAMA, 70 % personnes âgées victimes de traumatismes ne bénéficient pas d’une orientation pleinement adaptée à la gravité de leur état. Une équipe du centre hospitalier universitaire de Pittsburgh propose une solution originale pour corriger ces biais décisionnels : un jeu vidéo de simulation médicale baptisé Night Shift.

Le triage d'un traumatisé grave exige des décisions rapides, fondées sur une synthèse immédiate de données cliniques complexes. Or les médecins urgentistes développent au fil du temps des biais cognitifs qui peuvent conduire à sous-estimer la gravité des lésions chez le sujet âgé. Un exemple frappant : quatre fractures de côtes chez un octogénaire entraînent un risque de mortalité comparable à une plaie hépatique par balle chez un adulte jeune, une réalité que l'intuition clinique peine à intégrer.

C'est après avoir constaté ce phénomène en pratique et après avoir été frappée par le cas d'un patient sous-trié avec un retard considérable de transfert vers un centre de traumatologie, que le Dr Deepika Mohan, chirurgienne à l’hôpital universitaire de Pittsburgh, a cherché une approche capable de modifier durablement les comportements décisionnels de ses confrères urgentistes. En collaboration avec un chercheur en « sciences de la décision » Baruch Fischhoff (Carnegie Mellon University), elle a conçu un serious game permettant aux médecins de mieux évaluer la pertinence de leur décision sans risque pour les patients.

90 secondes pour répondre à une situation clinique façon puzzle 

Le jeu Night Shift, développé avec le studio Schell Games, met en scène un jeune urgentiste confronté à des patients traumatisés. Les décisions du joueur sont immédiatement renforcées par des retours positifs ou négatifs, tandis que des puzzles à résoudre en moins de 90 secondes avec des informations cliniques limitées permettent de rendre compte de la difficulté accrue par la contrainte temporelle.

Entre 2024 et 2025, 800 urgentistes exerçant dans des structures non spécialisées en traumatologie ont été randomisés en deux groupes : le premier a joué initialement pendant deux heures puis 20 minutes par trimestre, tandis que le second a suivi uniquement la formation continue habituelle.

Des résultats significatifs

Le groupe ayant joué à Night Shift a présenté un taux de sous-triage des patients âgés gravement blessés de 49 %, contre 57 % dans le groupe contrôle. Fait notable, le jeu n'a pas induit de sur-triage : les deux groupes ont orienté à l'excès un nombre équivalent de patients. Cela suggère que l'effet tend vers une amélioration des capacités diagnostiques plutôt qu'une simple augmentation de la propension à transférer les patients. L'analyse temporelle révèle par ailleurs que l’influence du jeu est maximale dans les 30 jours suivant une session, avant de s'estomper progressivement. 

Cette expérimentation illustre, encore une fois, comment la « gamification » peut contribuer à la formation médicale continue. 

PS : JIMdpc propose plusieurs formations en serious game et notamment une sur la gestion de l’incertitude en médecine générale qui rappelle le design de cette étude : https://www.jimdpc.fr/formations/doc/gestion-de-l-incertitude-diagnostique-en-medecine-generale-reflexions-autour-de-6-cas-cliniques-en-serious-game_1330/dpc_formation.dhtml

Frédéric Haroche (lien d’intérêt : Frédéric Haroche est responsable de JIMdpc)

Références

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