Les députés qui doivent examiner un texte visant à réduire l’exposition au cadmium de la population s’opposent sur la méthode à adopter.
C’est un métal dont peu de personnes en dehors des chimistes et des experts du monde agricole avaient entendu parler il y a encore quelques mois et qui suscite maintenant de vives inquiétudes : le cadmium. L’exposition à ce métal lourd peut en effet favoriser des néphropathies et une fragilité osseuse et pourrait également avoir un rôle cancérogène : en 2021, Santé Publique France (SPF) écrivait que ce métal est « suspecté de jouer un rôle dans l'accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l'incidence du cancer du pancréas ».
Après une première alerte par des médecins libéraux l’an dernier, ce fut au tour de l’agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) de tirer la sonnette d’alarme sur les risques du cadmium. Dans un rapport publié en mars dernier, l’agence indiquait que près de la moitié de la population française (47,6 %) présentait un niveau d’exposition au cadmium supérieur aux valeurs toxicologiques de référence. L’alimentation constitue la principale source d’exposition au cadmium selon le rapport (98 % de l’exposition pour les non-fumeurs). « Si les niveaux d’exposition actuels se maintiennent et qu’aucune action n’est mise en place, des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population » alertait alors l’Anses.
Réduire l’exposition au cadmium : oui, mais comment ?
La question est dès lors de savoir comment réduire l’exposition des Français au cadmium. Au-delà des pratiques alimentaires de tout un chacun, un point semble essentiel : réduire la teneur en cadmium des engrais agricoles. En effet, si le cadmium est naturellement présent dans les sols, la teneur en ce métal peut être augmenté par l’utilisation d’engrais phosphatés.
Au sein de l’Union Européenne, le taux maximum de cadmium autorisé est de 60 milligrammes par kilo d’engrais et certains pays membres comme la Hongrie ou la Finlande ont abaissé la limite à 20 mg/kg. Or, la France bénéficie d’une dérogation autorisant ses agriculteurs à utiliser des engrais contenant jusqu’à 90 mg/kg de cadmium. C’est cette exception française qui expliquerait l’exposition particulièrement importante de la population au cadmium : le niveau d’imprégnation des Français en cadmium est ainsi deux à trois fois supérieur à celui des Italiens ou des Américains selon une étude de SPF de 2021.
Le député écologiste Benoit Biteau a donc déposé une proposition de loi, qui doit être examinée en séance publique à l’Assemblée nationale ce mercredi, visant à réduire la teneur en cadmium des engrais utilisés en France. Le texte initial prévoyait d’interdire totalement l’utilisation d’engrais contenant du cadmium dès le 1er janvier 2027. Mais face à la perplexité des députés en commission, Benoit Biteau a revu son ambition à la baisse et propose de faire passer progressivement la limite autorisée à 20 mg/kg d’ici 2030, soit le taux recommandé par l’Anses.
Des enjeux économiques et géopolitiques importants
Si certains députés mais aussi le gouvernement sont très réticents à l’idée de réduire drastiquement la valeur limite de cadmium autorisé dans les engrais, c’est parce que la question sanitaire se heurte à d’autres enjeux. Economiques tout d’abord, puisqu’un tel changement de législation obligerait les agriculteurs à modifier radicalement leur voie d’approvisionnement en engrais phosphatés (95 % des engrais de ce type utilisés en France sont importés).
Géopolitique ensuite et surtout. Actuellement, 40 % des engrais phosphatés utilisés en France sont importés du Maroc, un pays où le sol est naturellement riche en cadmium. Une situation qui est le fruit d’un long partenariat entre la France et la société marocaine OCP, qui appartient à l’Etat marocain. A l’inverse, les engrais pauvres en cadmium proviennent principalement de Russie, un pays vers lequel la situation géopolitique empêche actuellement de se tourner.
Un faux problème selon le député Benoit Biteau, lui-même agriculteur. Il explique ainsi que les agriculteurs français pourraient se tourner vers d’autres pays exportateurs d’engrais à faible teneur en cadmium comme l’Afrique du Sud, le Brésil ou la Scandinavie. Il existerait également des techniques pour diminuer la teneur en cadmium des engrais, qui permettraient de continuer à s’approvisionner au Maroc. Enfin, il explique que certaines méthodes agricoles et notamment l’agriculture biologique permettent de se passer d’engrais phosphatés.
Pour tenter de concilier ces différents enjeux (sanitaires, économiques, diplomatiques…), les contre-propositions fusent de toute part. Les députés Modem souhaitent ainsi simplement aligner la législation française et la norme européenne, en fixant la limite à 60 mg/kg de cadmium. Le gouvernement pourrait quant à lui déposer un amendement maintenant l’objectif d’un abaissement du seuil à 20 mg/kg de cadmium, mais à atteindre d’ici 2038 et non plus 2030. Les députés tenteront cet après-midi de trouver un consensus dans cette bataille de chiffres.
Suivez JIM sur Linkedin, X, Facebook, Bluesky
Inscrivez-vous aux newsletters de JIM : sélectionnez vos choix



