Consommer 2 à 3 tasses de café par jour est associé à un moindre risque de démence et de déclin cognitif subjectif, d'après une vaste étude prospective américaine. Trop tôt cependant pour recommander la prévention par la caféine.
La maladie d’Alzheimer, cause la plus fréquente de démence, touche plus de 6 millions de personnes aux Etats-Unis. La trajectoire évolutive de la démence va de la plainte cognitive subjective initiale, au trouble cognitif léger objectivable, puis à la démence constituée. Les possibilités thérapeutiques sont limitées et leurs effets parfois délétères, ce qui confère un rôle central à la prévention primaire.
Parmi les facteurs de risque modifiables, l’alimentation suscite un intérêt croissant, et notamment le café qui contient de nombreux composés bioactifs (caféine, polyphénols), susceptibles d’exercer des effets neuroprotecteurs, via la réduction du stress oxydatif et de l’inflammation. Les études prospectives sur les liens entre café, thé ou caféine et la santé cognitive sont hétérogènes et parfois contradictoires.
Une nouvelle étude fournit des précisions sur le sujet. Il s’agit d’une étude prospective de cohorte impliquant les participants de la Nurses'Health Study (NHS ; n = 86 606) et les hommes participants à la Health Professionals Follow-up Study (HPFS ; n = 45 215), ces deux études ayant recueilli les données de leurs participants pendant environ une quarantaine d’années. La cohorte totale comprenait 131 821 participants et était constituée à 65,7 % de femmes. L’hypothèse de départ était qu’une consommation importante de café et de thé contenant de la caféine est associée à une réduction du risque de démence et à de meilleures performances cognitives. Sur la totalité des participants et 4,3 millions de personnes-années, 11 033 cas de démence ont été diagnostiqués.
Un effet bénéfique pour une consommation modérée
Après ajustements pour plusieurs facteurs confondants, une consommation plus importante de café contenant de la caféine est associée à une réduction du risque de démence : 141 versus 330 cas pour 100 000 personnes-années lorsque l’on compare le quartile supérieur et le quartile inférieur de consommation (HR 0,82 [IC à 95 % 0,76 à 0,89]). La plus forte consommation est associée aussi à une réduction de la prévalence des troubles cognitifs subjectifs (7,8 % vs 9,5 % ; prévalence ratio 0,85 [0,78 à 0,93]).
Les résultats avec le thé vont dans le même sens, avec un risque de démence réduit de 14 % pour le tertile de consommation le plus élevé en comparaison avec le plus bas (HR 0,86 [0,83 à 0,90]) et un ratio de prévalence de 0,86 pour les troubles cognitifs subjectifs (0,86 [0,80 à 0,93]).
Concernant la cognition objective, évaluée uniquement dans la cohorte NHS, les résultats sont plus nuancés. Les participants du quartile de consommation le plus élevé de café caféiné ont obtenu un score TICS légèrement supérieur (différence moyenne de 0,11 point [0,01 à 0,21]). En revanche, l'association avec le score global de cognition, bien que positive, n'a pas atteint la significativité statistique (différence moyenne de 0,02 [-0,01 à 0,04] ; P = 0,06), ce qui limite la portée clinique de ces observations.
En revanche, cette réduction du risque de démence ou de troubles cognitifs n’est pas associée à la consommation de café décaféiné. Il se pourrait même que la consommation importante de café décaféiné expose à un risque supérieur de troubles cognitifs et de mémoire verbale altérée.
Une relation inverse non -linéaire
L’analyse effet-dose montre une association inverse non linéaire. La réduction maximale du risque est observée pour une consommation modérée autour de 2-3 tasses par jour de café caféiné, 1 à 2 tasses de thé ou environ 300 mg /j de caféine, sans bénéfice supplémentaire au-delà.
Les résultats sont assez homogènes selon l’IMC, le tabagisme, le statut ApoE4 (l’isoforme ApoE4 est le facteur génétique le plus fort de la maladie d’Alzheimer) et un score polygénique de risque de maladie d’Alzheimer. La relation semble plus marquée avant 75 ans.
Selon les auteurs, plusieurs mécanismes peuvent expliquer ces relations : antagonisme des récepteurs adénosine A1/A2A, effets sur les voies amyloïde et tau, réduction de l’inflammation neuro‑immune, amélioration de la sensibilité à l’insuline et des fonctions vasculaires, ainsi que l’action antioxydante de polyphénols.
Le contraste entre café caféiné et décaféiné renforce l’hypothèse d’un rôle clé de la caféine, sans qu’il soit possible d’écarter totalement un biais d’indication (par exemple, sujets fragiles orientés vers le décaféiné).
Les auteurs soulignent que les effets observés sur la cognition objective sont modestes, en deçà d’un seuil de différence clinique clairement établi au niveau individuel. De plus, le caractère observationnel de l’étude l’expose au risque de confusion résiduelle et de causalité inverse.
En pratique, ces données suggèrent qu'une consommation modérée de café ou de thé caféinés pourrait s'intégrer dans une approche globale de prévention de la démence, bien que les effets observés restent modestes.
Toutefois, il n’est pas possible de recommander, dès à présent, d’augmenter la consommation de caféine à des fins de prévention spécifique.


