Les méthodes classiques peinent à freiner la dengue. Un vaste essai à Singapour montre que le lâcher de moustiques stériles porteurs de Wolbachia réduit de 70 % les cas, un argument de plus pour cette stratégie complémentaire.
La dengue est une arbovirose transmise par le moustique Aedes aegypti (seule la femelle hématophage peut transmettre le virus). En 2024, au 30 avril, plus de 7,6 millions de cas de dengue ont été signalés à l’OMS, essentiellement dans les régions intertropicales, dont plus de 16 000 cas graves et plus de 3 000 décès. Au total, 90 pays ont connu une transmission active de la dengue en 2024 [1]. Les méthodes traditionnelles de lutte antivectorielle par insecticides se sont révélées inefficaces pour stopper la transmission de la dengue.
La bactérie Wolbachia révolutionne la lutte contre la dengue
Wolbachia pipientis est une bactérie découverte en 1924 qui infecte une majorité d’arthropodes avec lesquels elle vit en symbiose dans le cytoplasme cellulaire. Si ce n’est cependant pas un hôte naturel des Aedes, les moustiques expérimentalement infectés par cette bactérie sont inaptes à transmettre le virus de la dengue (2).
Des lâchers de moustiques infectés par Wolbachia ont pour objectif de faire disparaître les moustiques sauvages vecteurs d’arboviroses, dont la dengue, ou de les remplacer par des moustiques porteurs de la bactérie, inaptes à transmettre le virus.
Ainsi, deux options sont possibles pour stopper la transmission. L’option suppression repose sur l’accouplement des moustiques mâles porteurs de Wolbachia avec les femelles sauvages (non porteuses), lesquelles pondent des œufs qui ne peuvent éclore ; c’est une forme de stérilisation des femelles. L’option remplacement, dans laquelle les femelles sont porteuses de la bactérie, permet que les descendants issus de l’accouplement soient porteurs de la bactérie ; les femelles issues de l’éclosion des œufs ne pourront alors pas transmettre le virus. L’association des deux options permet théoriquement l’installation plus rapide d’une population de moustiques inaptes à transmettre la dengue. De nombreuses études ont déjà été conduites pour évaluer l’efficacité de la stratégie de lâchers de moustiques infectés par Wolbachia dans la lutte contre les maladies transmises par les moustiques (3).
Entre 2015 et 2019, des essais menés en Colombie ont montré une très forte diminution des cas d’arboviroses dans une zone de 3 millions de personnes (4). Une étude randomisée conduite en 2017 à Yogyakarta (Indonésie) a comparé des quartiers choisis par sondage aléatoire : les uns ont été affectés au lâcher de moustiques à Wolbachia, tandis que les autres (zones témoins) l’étaient aux moustiques sauvages. Après deux ans de suivi, une baisse de l’incidence de la dengue de 77 % a été constatée dans les quartiers Wolbachia par rapport aux quartiers témoins (5).
Des lâchers de moustiques mâles stériles infectés par Wolbachia à Singapour
Un nouvel essai randomisé a eu pour objectif principal d’évaluer, à l’échelle de la population, si le lâcher massif de mâles Aedes aegypti infectés expérimentalement par la souche wAlbB de Wolbachia pipientis permet de réduire l’incidence de la dengue (option suppression). Les résultats de cette étude ont été récemment publiés dans The New England Journal of Medicine (6).
Dans cet essai randomisé en grappes mené à Singapour dans des zones résidentielles, 15 grappes de population géographiques ont été scindées en deux groupes : le groupe d’intervention (8 grappes) avec des lâchers réguliers d’Aedes aegypti mâles infectés par Wolbachia, et le groupe témoins (7 grappes) dans lequel aucun lâcher n’a été effectué. Les moustiques ont été capturés dans différents pièges permettant de calculer l’abondance moyenne de référence des moustiques (nombre de moustiques femelles adultes capturés, divisé par le nombre de pièges).
Le critère principal d'évaluation était le diagnostic d'une infection symptomatique par le virus de la dengue confirmé en laboratoire, quelle que soit sa gravité, causée par n'importe quel sérotype viral. L’efficacité de l’intervention sur l’incidence de la dengue a été mesurée en utilisant un rapport de cotes (odds ratio, OR) entre les sujets positifs pour la dengue aux tests de laboratoire par rapport aux témoins négatifs au test. La période d’étude s’est étalée sur 24 mois.
Diminution de 70 % des cas de dengue
Au total, 724 428 résidents ont été inclus, dont 393 236 dans les groupes d'intervention et 331 192 dans les groupes témoins. Au début de l’essai, l’abondance moyenne de référence des moustiques était respectivement de 0,18 et 0,19, montrant une présence équivalente des moustiques dans les deux groupes.
Trois mois après le début de l'intervention et jusqu'à la fin de l'essai (24 mois), l’abondance moyenne était près de 7 fois plus élevée dans le groupe témoins, respectivement de 0,041 (groupe d’intervention) et 0,277 (groupe témoins).
Dans l'analyse en intention de traiter à 6 mois et jusqu’à 24 mois, le pourcentage de résidents dans les groupes d'intervention positifs à la dengue était inférieur à celui des groupes témoins (354 sur 5722 tests [6 %] contre 1519 sur 7080 tests [21 %]), soit 3,5 fois plus élevé dans le groupe témoin. Les données ont montré une réduction du risque d’être positif à la dengue d’environ 70 % (OR 0,28–0,29). L’effet protecteur s’est maintenu dans le temps, avec une baisse durable des cas.
Lutte biologique antivectorielle
Dans cet essai randomisé conduit à Singapour, intéressant près de 730 000 résidents, le lâcher de moustiques mâles Aedes aegypti infectés par la bactérie Wolbachia a réduit fortement la population de vecteurs et la transmission de la dengue. Les données ont montré une réduction du risque de développer la dengue d’environ 70 %.
Cette étude fournit des preuves solides que la stratégie Wolbachia peut permettre de réduire massivement la dengue dans des environnements urbains tropicaux.
Ainsi la lutte biologique par des moustiques infectés par Wolbachia devient un outil important dans la lutte antivectorielle, en complément des moyens de lutte traditionnels par insecticides contre les gîtes larvaires et les moustiques adultes. La stratégie antivectorielle de type Wolbachia pourrait être également développée dans la lutte contre le Zika, le Chikungunya, la fièvre jaune, mais aussi contre le paludisme.
Et en France ?
En France, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment évalué ces techniques de lâchers de moustiques. Si l'efficacité entomologique (réduction des populations de moustiques) était confirmée, les preuves d'impact épidémiologique restaient limitées : seule la technique de remplacement par Wolbachia présentait alors un effet avéré sur l'incidence de la dengue. Cette nouvelle étude menée à Singapour vient enrichir ces données en apportant des preuves solides de l'efficacité épidémiologique de la stratégie de suppression par mâles stériles, avec une réduction de 70 % des cas de dengue. L'Anses souligne néanmoins l'absence de cadre réglementaire pour ces lâchers et recommande une surveillance des effets non intentionnels potentiels. Surtout, l'agence insiste sur le fait que ces techniques de biocontrôle ne peuvent constituer des solutions isolées : elles doivent s'inscrire dans une stratégie de prévention intégrée, associant lutte antivectorielle classique, information de la population et vaccination si nécessaire.



