L’excès de viande rouge favorise-t-il le déclin cognitif ?

Une consommation élevée de viande rouge, en particulier transformée, augmenterait le risque de démence. Une vaste étude de cohorte menée sur plusieurs décennies apporte de nouvelles données sur le lien entre alimentation et santé cérébrale. Faut-il revoir nos assiettes pour préserver notre mémoire ?

Les facettes de la cognition sont multiples et intriquées, voire synergiques lors de leur exécution parallèle : il s’agit de la vitesse de traitement de l'information, de la mémoire, des fonctions exécutives et du langage. Leur détérioration même partielle conduit au déficit cognitif léger (DCL) qui fait le lit des démences, en premier lieu de la maladie d’Alzheimer. 

La viande rouge dans le collimateur 

La consommation de viande rouge, en particulier transformée, fait-elle partie des facteurs qui peuvent favoriser l’altération des fonctions cognitives ? au point d’induire à long terme d’authentiques démences ? La question se pose si l’on évoque les associations assez robustes entre apports alimentaires en viande rouge et risque accru de diabète et de maladie cardiovasculaire, deux pathologies chroniques qui mettent en péril la santé cérébrale. 

Certaines études in vitro suggèrent que certains composants de la viande rouge notamment transformée (triméthylamine N-oxyde, nitrites, etc.) exercent des effets néfastes sur les neurones. Cependant, les études de cohorte menées chez l’homme, généralement transversales, qui ont porté sur des effectifs restreints et suivis pendant des durées trop brèves, ont abouti à des résultats contradictoires. 

Tel n’est pas le cas de deux études de cohorte prospectives étatsuniennes réunies dans une seule publication du journal de référence qu’est Neurology. Il s’agit des désormais célèbres Nurses Health Study (NHS) et Health Professionals Follow-Up Study (HPFS), caractérisées toutes deux par un suivi à très long terme, qui a pu atteindre 43 ans dans certains cas. 

Deux études de cohorte réunies

L'étude NHS initiée en 1976 a recruté 121 700 infirmières diplômées âgées de 30 à 55 ans, cependant que l’étude HPFS débutée en 1986 a, pour sa part, inclus 51 529 professionnels de santé américains de sexe masculin âgés de 40 à 75 ans.

Les informations sur la consommation de viande rouge ont été obtenues au moyen de questionnaires alimentaires standardisés envoyés par voie postale tous les 2 ans aux participants. Pour la présente étude, ont été exclus les cas de démence, d’accident vasculaire cérébral, de maladie de Parkinson ou encore de cancer, présents à l’inclusion. 

Au total, les données de 133 771 personnes indemnes de démence initialement (âge moyen à l’état basal : 48,9 ans ; femmes : 65, 4 %) ont été utilisées dans cette étude. Au cours du suivi, les cas de démence ont été déterminés à partir des certificats de décès ou par autodéclaration.

En parallèle, les fonctions cognitives ont été objectivement mesurées au sein d’une sous-population composée de 17 458 femmes âgées (âge moyen à l’état basal 74,3 ans). Un déclin cognitif subjectif a été recherché d’après les autodéclarations de 43 966 participants (dont 77 % de femmes ; âge moyen 77,9 ans). Les données ont été traitées au moyen du modèle des risques proportionnels de Cox. 

Au sein de cette cohorte, le traitement des données permet de distinguer les effets respectifs de la viande rouge transformée (bacon, salami, hot dogs, saucisses, …) ou non (bœuf, porc, hamburger, …). 

Un cerveau en danger avec trop de viande rouge transformée ? 

Au cours de 4 383 268 personnes-années de suivi, 11 173 participants ont reçu un diagnostic de démence jusqu'à 43 ans plus tard. 

Pour ce qui est de la viande rouge transformée, une consommation élevée (au moins 0,25 portion/jour) a été associée à un risque accru de démence : +13 % (hazard ratio HR = 1,13 [IC 95 % : 1,08–1,19]) ou encore de déclin cognitif subjectif: +14 % (risque relatif RR = 1,14 [1,04–1,25]), comparée à une consommation inférieure à 0,10 portion quotidienne. 

Un autre effet délétère a été relevé qui s’exprime par une accélération du vieillissement cérébral (reflété par le déclin de la cognition globale), à raison d’1,61 [0,20–3,03] année par portion quotidienne (p = 0,03). Il en va de même pour la détérioration de la mémoire verbale qui suit le même tempo (1,69 [0,13–3,25] année par portion quotidienne, p = 0,03). 

Une portion correspond typiquement à une unité, comme un hot-dog ou une saucisse standard ou une tranche de charcuterie (par exemple, salami) et une consommation élevée correspond à une de ces unités par jour.

La viande rouge non transformée aussi ? 

La viande rouge non transformée n’est pas blanchie par cette étude, car elle exposerait à un risque de déclin cognitif subjectif, majoré de 16 % quand sa consommation est d’au moins 1 portion/jour (RR = 1,16 ; IC 95 % : 1,03–1,30), comparée avec une consommation quotidienne inférieure à 0,5 portion. En revanche, aucune association significative n’implique les démences pas plus que les détériorations cognitives objectivement constatées. 

Une portion, dans le cas de la viande non transformée, correspond à environ 85 grammes (3 onces), soit une petite pièce de viande (comme un steak ou un morceau de rôti de bœuf).

Parmi les autres enseignements de cette étude, on retiendra l’intérêt potentiel de remplacer une portion de viande transformée par un portion de protéines alternatives (poisson, volaille, noix/légumineuses), une substitution qui permettrait de réduire de 19 % le risque de démence, de ralentir de 1,37 année/portion le vieillissement cognitif, de réduire de 21 % le risque de déclin cognitif subjectif

Une consommation élevée de viande rouge, en particulier transformée, serait associée à un risque accru de démence et de déclin cognitif. Remplacer cette dernière par des protéines alternatives pourrait inverser la tendance. Des résultats qui peuvent inciter à réduire les apports de viande rouge pour préserver ses fonctions cognitives, en soulignant toutefois les limites de cette étude observationnelle qui peut être affectée par des facteurs de confusion résiduels, en dépit des ajustements statistiques réalisés.

D’autres limites, telles le recours à la méthode des questionnaires alimentaires ou la définition des cas de démence méritent d’être évoquées. Par ailleurs, ces résultats ne valent que pour la population étudiée, en l’occurrence des professionnels de santé blancs résidant aux Etats-Unis, ce qui rend aléatoire toute extrapolation à d’autres populations. 

Références

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