L’honneur retrouvé du Dr Bellahsen

Très engagé contre la contention et ce qu’il considère être les dérives de la psychiatrie, le Dr Matthieu Bellahsen s’est vu reconnaitre le statut de lanceur d’alerte et a obtenu gain de cause devant la justice dans un conflit contre sa direction.

Il y a quelque chose de quelque peu paradoxal pour quelqu’un qui se prétend libertaire, quasiment anarchiste, à se voir reconnaitre un statut officiel par l’Etat. Pourtant, le Dr Matthieu Bellahsen, psychiatre qui exerce actuellement à Asnières-sur-Seine, ne boude pas le plaisir d’avoir été reconnu, en juin dernier, « lanceur d’alerte » par la défenseure des droits (DDD).

« Après quatre années difficiles, c’est une première victoire : à ma connaissance, c’est la première fois qu’une alerte lancée en psychiatrie est traitée par le DDD et qu’elle conduit à la certification de « lanceur d’alerte » se réjouit le psychiatre dans son blog hébergé par le site de Mediapart.

L’alerte, le Matthieu Bellahsen l’a lancé au printemps 2020. A l’époque, il est chef de pôle de psychiatrie à l’hôpital Roger-Prévot d’Asnières-sur-Seine. Depuis dix ans, il tentait d’y faire vivre une autre psychiatrie, où « des limites sont mises au pouvoir des soignants comme à celui de l’administration », notamment via l’interdiction de la contention et le recours le plus rarement possible à l’isolement.

Mais les certitudes du Dr Bellahsen sur la meilleure manière de traiter les malades psychiatriques vont être bousculées par la pandémie de Covid-19. Face à l’explosion des cas, il est demandé par les autorités de confiner les patients psychiatriques.

Mais à l’hôpital d’Asnières-sur-Seine, ces recommandations vont être appliqués avec un peu trop de zèle. Les patients sont « confinés en chambre, euphémisme local pour ne pas dire enfermés à clé » explique le Dr Bellahsen. Certains patients auraient été enfermés dans leur chambre pendant deux semaines selon le psychiatre. 

Un psychiatre qui dérange

Le psychiatre et certains de ses collègues médecins et infirmiers saisissent le contrôleur général des lieux de privations de liberté (CLGPL), qui visite le service psychiatrique le 18 mai 2020 et donne raison au Dr Bellahsen dans une décision prise une semaine plus tard : les agents du CLGPL relèvent une « confusion entre les notions de confinement sanitaire et d’isolement psychiatrique » et notent que des patients ont été « enfermés à clé 24 heures sur 24 sans que leur état clinique psychiatrique ne le justifie et sans décision médicale écrite émanant d’un psychiatre ». Des mesures correctrices sont alors demandées urgemment à la direction de l’hôpital.

Une direction qui a peu apprécié que ses pratiques soient étalées au grand jour, d’autant plus que le Dr Ballahsen n’a pas hésité à se répandre dans les médias sur les actes commis dans son hôpital. Une enquête interne est lancée contre le psychiatre, accusée de pratiques managériales abusives, sur la base d’une…lettre anonyme. Un an plus tard, son poste de chef de pôle lui est retiré.

Commence alors pour le Dr Bellahsen un long combat pour « retrouver son honneur ». Il obtient donc une première victoire avec sa reconnaissance comme lanceur d’alerte par la Défenseure des droits en juin dernier. La seconde est intervenue la semaine dernière, le 14 février, quand le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé la décision de l’hôpital Roger Prévot de lui retirer son poste de chef de pôle, reconnaissant qu’il s’agissait d’une sanction déguisée « de nature à révéler un détournement de pouvoir ».

Abolir la contention, une fausse bonne idée ?

En parallèle de ce combat judiciaire (qui n’est pas terminé, car l’hôpital a annoncé vouloir faire appel), le Dr Bellahsen a continué sa croisade contre la psychiatrie institutionnelle. Très engagé à gauche, voir à l’extrême-gauche, le psychiatre ne se contente pas, comme beaucoup de ses confrères de dénoncer le manque de moyens dont souffre sa spécialité. Pour lui, qui n’hésite pas à se placer dans la continuité du célèbre Dr Philippe Pinel « libérant les aliénés », c’est tout un système qu’il juge répressif et autoritaire qu’il faut mettre à bas.

Dans ses interventions publiques, le Dr Bellahsen n’hésite ainsi pas à faire des raccourcis audacieux voir hasardeux. « Le néo-libéralisme autoritaire est le même dans nos institutions et dans le soin, on fait des 49.3 à l’hôpital » déclare-t-il, faisant du « néo-libéralisme qui individualise les problématiques sociales et politiques » la cause de la hausse des troubles psychiatriques chez les jeunes. « On ne peut pas soigner sans consentement » assène-t-il, remettant en cause l’un des dogmes de la psychiatrie. 

Le Matthieu Bellahsen milite notamment pour l’interdiction de la contention en psychiatrie et a publié un manifeste en ce sens en 2023. Un combat qui dérange nombre de ses confrères. « Il faut bien sûr se donner l’objectif de limiter la contention » nous confiait il y a peu le Pr Antoine Pellissolo, chef du service de psychiatrie de l’hôpital Henri Mondor « mais ceci ne peut pas passer par des interdictions simples, car dans ce cas les prises de risque pour les soignants et les patients seraient majeures ». « Les gens qui critiquent la contention c’est assez horripilant : les services qui prétendent ne jamais attacher prennent des risques pour leurs patients » plaide un autre psychiatre.

Le Dr Bellahsen est-il le pionnier d’une révolution dans la psychiatrie ou un simple idéaliste naïf ? Chacun jugera. Il porte en tous les cas une parole iconoclaste dans une spécialité, la psychiatrie, en crise systémique depuis plusieurs années.

Commenter

Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

TOP PICKS FOR YOU