PARIS – Les troubles du spectre autistique (TSA) sont l’objet d’une attention médiatique soutenue. Et pas seulement lorsqu’une personnalité haute en couleur qui a révélé présenter un syndrome d’Asperger s’exhibe à la tribune la plus convoitée du monde.
Et pas seulement lorsque le terme « autisme » est galvaudé et jeté comme un anathème à la tête de ceux qui ne sauraient pas être à l’écoute de leurs administrés ou qui n’auraient pas le comportement attendu.
Des zones d’ombre et quelques certitudes
Non, les TSA sont régulièrement l’objet d’articles évoquant leur prise en charge, le désarroi des familles ou encore les recherches sur leurs causes possibles. Cette production importante reflète les zones d’ombre qui persistent encore en la matière, même si les progrès ont été nombreux. Ils ont notamment permis d’établir de façon indiscutable que la psychanalyse ne représentait nullement une prise en charge adaptée, mais bien plus souvent délétère.
Comme le résume le psychiatre David Masson, on peut aujourd’hui considérer que « l’autisme n’est ni une maladie psy, ni une erreur éducative parentale, ni un trouble dû aux vaccins, ni une insulte. Il n’est pas guérissable mais doit être mieux accompagné.
Il est une condition neurodéveloppementale atypique avec des manifestations, conséquences et richesses très diverses ». Par ailleurs, la multiplication des articles sur l’autisme est probablement également liée à la progression du nombre de diagnostics.
Des épouvantails faciles
Cependant, si cette attention est facilement explicable, on observe parfois comment les réflexions sur les TSA semblent servir d’autres préoccupations, pour ne pas dire idées fixes. Quelques exemples récents plaident dans ce sens. Ainsi, le quotidien Le Monde a récemment proposé un article sur « la hausse des maux frappant les enfants exposés à des substances chimiques de synthèse ».
Le texte cite une étude publiée dans le New England Journal of Medicine qui signale que « Les troubles du neurodéveloppement [retard du développement intellectuel, dyspraxie, dysgraphie, troubles de l’attention, hyperactivité, etc.] touchent aujourd’hui un enfant sur six, et un trouble du spectre autistique est diagnostiqué chez un enfant sur trente-six », et ajoute qu’« À l’échelle de l’Union européenne, les auteurs indiquent, par exemple (…) que la prévalence de l’autisme est passée de 0,2 % des enfants de 5 à 18 ans en 1990 à environ 1,4 % ».
Comme l’observe sur X, Amélie Tsaag Valren, secrétaire de l’association Neurodiversité France, ces chiffres auraient mérité d’être nuancés. En effet, la progression du nombre de diagnostics est très majoritairement liée à un meilleur repérage et à un clair élargissement des critères, ce qui amoindrit l’hypothèse d’une « explosion » en lien avec la pollution chimique.
Or, cette hypothèse sous-tend clairement un grand nombre d’articles du journaliste spécialisé dans les questions écologiques, Stéphane Foucart. Tsaag Valren a ainsi pu faire l’énumération de plusieurs textes publiés ces dernières années dans le journal de référence français où le lien entre substances chimiques et les troubles neuro-développementaux est exploité.
Systématiquement, il semble que l’objectif soit de susciter la peur en brandissant le spectre des TND et de l’autisme pour dénoncer les méfaits des terribles substances chimiques. Pourtant, le plus souvent, les études présentées ne concernent que des modèles animaux, avec des extrapolations hasardeuses à l’homme.
Le consensus sur les causes génétiques des TSA n’est jamais rappelé (probablement parce que cela amoindrirait la force de la thèse exposée), pas plus que l’absence de preuves solides d’un lien entre pollutions chimiques et TSA. Bref, l’invocation de l’autisme apparaît surtout comme servant une cause.
Psychotropes et fantasmes
C’est plus certainement la souffrance des enfants qui semble être au cœur de l’article que proposait cette semaine Libération, intitulé « Enfants et adolescents autistes : une génération sous cachetons ». Le texte se base notamment sur une enquête de l’Assurance maladie, révélée par un livre publié ce jeudi À l’écoute des enfants autistes (éditions du Champ social), mais dont le sous-titre « Le pari de la psychanalyse » n’est malheureusement pas mentionné par Libération.
Cette enquête signale que « près de 40 % des enfants et adolescents autistes prennent au moins un psychotrope en France », et le quotidien ajoute encore : « C’est dix fois plus que les mineurs en général. Ces psychotropes, d’habitude réservés aux adultes, sont massivement prescrits en dehors des clous, sans autorisation de mise sur le marché, pour apaiser les troubles du comportement des enfants atteints de TSA ».
L’article de Libération dénonce légitimement des pratiques abusives : dépassement fréquent des schémas thérapeutiques recommandés, notamment des durées de prescription et multiplication des molécules, en omettant d’autres dérives comme la sur-médication au sein des instituts médico-éducatifs. Cependant, même si Libération signale les indications des différents traitements, il ne propose pas d’exemple où la médication a pu être majoritairement positive et préfère se concentrer sur plusieurs cas limites.
Pourtant, commentant cet article sur X, le psychiatre Hugo Baup tient à rappeler : « Un enfant avec trouble du spectre de l’autisme peut avoir un trouble associé qui peut nécessiter un médicament dans certaines conditions : TDAH, dépression, troubles du sommeil majeurs, auto-mutilations importantes. Ce qui ne justifie pas de le sédater. (…) Les médicaments ne sont pas forcément une camisole chimique. Ça peut aider des gens. Même des enfants. En respectant la balance bénéfice/risque, les indications et en complément des autres traitements ».
Une forme de diabolisation des médicaments psychotropes, par méconnaissance des maladies psychiatriques et par la persistance de l’idée qu’elles pourraient être uniquement soignées grâce à des interventions environnementales ou comportementales, est récurrente dans les médias.
À cette ignorance quant à la réalité des maladies psychiques, s’ajoute un dédain caractéristique pour la production pharmaceutique en général et les psychotropes en particulier, dont l’image est régulièrement dévoyée, empêchant un discours circonstancié et nuancé.
Le retour de la pyschanalyse
Parallèlement, l’article de Libération fait la promotion d’un livre en omettant habilement de souligner que ce dernier fait l’apologie de la psychanalyse, méthode dont l’inefficacité (voire la dangerosité) a été clairement actée par les experts et par les recommandations de la Haute Autorité de Santé.
Pourtant, le livre écrit sous la direction de Sébastien Ponnou, professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-8-Vincennes-Saint-Denis, repose sur le postulat suivant : « Partant des apories de la psychiatrie biologique appliquée au champ de l’autisme, cet ouvrage développe une critique argumentée des chiffres et des impasses des approches biomédicales et standardisées de l’autisme, pour soutenir la nécessité de la psychanalyse », écrit sans ambages l’éditeur, comme le relève Amélie Tsaag Valren, qui, après une analyse du texte, conclut : « Soyons vigilants face aux agendas cachés derrière la dénonciation de la sur-prescription médicamenteuse aux mineurs autistes. La psychanalyse, c’est pataugeoire-thérapie, packing, hypothèses bidon de Frances Tutstin, etc. ».
Ecrans et faillite du service public
Quelles autres motivations que la dénonciation de l’industrie chimique, pharmaceutique ou la réhabilitation de la psychanalyse peut-on suspecter dans les reportages qui semblent consacrés aux TSA ? On retrouve régulièrement aussi la dénonciation des écrans, comme dans un article publié en 2024 par Slate, qui semble soutenir la théorie, pourtant largement démontrée comme fausse, d’un lien entre exposition aux écrans et développement des TSA.
D’autres, comme régulièrement dans Le Parisien, se concentrent sur une critique des services publics, notamment scolaires, en regrettant l’absence d’ouverture à certaines méthodes comportementales ou autres, qui cependant ne font pas partie des recommandations des autorités sanitaires (parfois en raison de dérives quant à leur application).
Tel est pris qui croyait prendre
Comment lutter contre cette instrumentalisation ou cette méconnaissance des TSA et parallèlement des maladies psychiatriques (que l’on retrouve chez de nombreux patients avec un TSA) ? Sans doute grâce au travail inlassable de décryptage et d’informations que mènent des psychiatres tels que les docteurs Baup ou Masson ou la chercheuse en sciences de l’information Amélie Tsaag Valren.
Mais la tâche reste immense. Et si vous pensez que cet article apparemment dédié aux TSA sert un discours habituel (éculé ?) sur la transmission de l’information scientifique, peut-être n’auriez-vous pas totalement tort.
On pourra relire :
L’article du Monde : https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/01/10/alerte-sur-la-hausse-des-maux-frappant-les-enfants-exposes-a-des-substances-chimiques-de-synthese_6491705_3244.html
L’article de Libération : https://www.liberation.fr/societe/sante/enfants-et-adolescents-autistes-une-generation-sous-cachetons-20250120_DKJPJXIPMFH5NIAOE3XGYLWPXM/?redirected=1&redirected=1
Les fils d’Amélie Tsaag Valren : https://x.com/Tsaag
Hugo Baup : https://x.com/Hugo_Baup
David Masson : https://x.com/psy_massondavid


