Paludisme : des "remèdes" combattus par l'OMS depuis 20 ans

Face à l'émergence de résistances à l'artémisinine en Afrique, l'OMS met en garde contre l'usage de tisanes d'Artemisia annua, plébiscitées par certains mais dangereuses pour les malades et l'efficacité future des traitements antipaludiques.

En 2023, l' OMS recensait 263 millions de cas de paludisme et 597 000 décès dans 83 pays. La Région africaine supporte l'écrasante majorité de la charge mondiale avec 94 % des cas (246 millions) et 95 % des décès (569 000). Les enfants âgés de moins de cinq ans y représentent 76 % des victimes de la maladie (1).

L’apparition de résistance à l’artésimisine, médicament clé pour traiter le paludisme, est source d’inquiétude

L’artémisinine est une molécule extraite d’Artemisia annua, une plante originaire d’Asie et utilisée dans la médecine traditionnelle chinoise depuis des siècles. Cette molécule s’est révélée efficace contre les infections à Plasmodium falciparum. Découverte en 1972 par Youyou Tu et son équipe, les combinaisons thérapeutiques à base d’artésimisine (CTA) sont recommandées par l’OMS depuis 2006 comme première ligne de traitement du paludisme non compliqué, à la suite de l’apparition des résistances à la chloroquine (1960-1970), à la sulfadoxine-pyriméthamine (années 1980), à la méfloquine (années 2000). L’artésunate intra-veineux, un dérivé semi-synthétique de l’artémisinine, est quant à lui indiqué comme traitement des formes graves, en particulier du neuropaludisme, depuis 2010. Sa découverte a valu à la chercheuse chinoise le prix Nobel de médecine en 2015. 

Des résistances à l’artémisinine et à ses dérivés, avec des échecs cliniques et parasitologiques, auraient émergé dès 2001 en Asie du Sud-Est. Elles ont été confirmées en 2008. Cette résistance est également apparue dans d’autres zones d’endémie, notamment en Afrique subsaharienne et essentiellement dans l’est africain, sans conséquence pour le moment sur l’efficacité des CTA grâce à la persistance d’activité des autres composants. Initialement, il était envisagé que ces résistances se soient propagées de l’Asie vers l’Afrique. Les souches résistantes africaines se caractérisent cependant par des mutations distinctes de celles identifiées en Asie. En 2022, une étude chez des enfants ougandais atteints de paludisme grave a révélé une résistance partielle à l'artésunate intraveineux (2). Le développement de nouvelles molécules antipaludiques devient impératif : l'extension de la résistance aux CTA en Afrique subsaharienne constituerait une catastrophe sanitaire majeure. Des études ont déjà validé l'efficacité d'une trithérapie associant artéméther-luméfantrine et amodiaquine.

En 2022 une étude conduite chez les enfants ougandais atteints de formes graves de paludisme a montré une résistance partielle à l'artésunate intraveineux (2). Il faut développer la recherche de nouvelles molécules antipaludiques car l’extension de la résistance aux CTA en Afrique sub saharienne serait une vraie catastrophe sanitaire. Des études ont déjà montré l’efficacité d’une trithérapie associant artemether-lumefantrine plus amodiaquine.

Stratégie de riposte de l’OMS face à la résistance aux antipaludiques en Afrique

Le 18 novembre 2022, a été publiée la « Stratégie de riposte de l’OMS face à la résistance aux antipaludiques en Afrique » (3). Ce document technique de sensibilisation s’appuie sur les bases factuelles disponibles les plus solides. Son objectif est de réduire au maximum la menace et l’impact de la résistance de Plasmodium falciparum aux antipaludiques en Afrique. Pour cela, l’OMS ambitionne : (i) d’améliorer la détection de la résistance et d’assurer une riposte en temps utile, (ii) de freiner et/ou de retarder l’émergence et la propagation de la résistance à l’artémisinine et aux médicaments associés utilisés dans les CTA. 

L’usage de formes non pharmaceutique d’artémisinine doit être prohibé

Dès 2005, l’OMS récusait explicitement tout usage de l’artémisinine en monothérapie orale (forme pharmaceutique), le qualifiant même de dangereux, car à même d’entraîner une résistance (4). En 2007, elle se prononçait pour le retrait de tout médicament à base d’artémisine seule. En 2012, puis en 2019, elle déconseillait formellement l’ utilisation de formes non pharmaceutiques, feuilles séchées en particulier, en raison de la dégradation de l’artésimisine dans l’eau à forte température, et surtout de la concentration faible et variable du produit dans la plante favorisant également l’apparition de résistance (5). 

Depuis quelques années, une campagne médiatique et commerciale : « Éliminons le paludisme à l’aide de feuilles d’Artemisia » prône le traitement des malades avec des tisanes ou des capsules de feuilles séchées d’Artemisia annua. Devant cette dérive, l’ Académie nationale de médecine, dans sa séance du mardi 19 février 2019, a exprimé, sous forme d’un communiqué, une prise de position officielle concernant le traitement du paludisme par des feuilles d’artemisia (6). « Cette action (Éliminons le paludisme à l’aide de feuilles d’Artemisia) est menée par une association française, La maison de l’Artemisia, qui a créé des succursales dans plusieurs pays d’Afrique (…) avec le message suivant : chaque village africain doit apprendre à planter des pieds d’Artemisia dans un jardin, récolter et sécher les feuilles pour disposer ainsi d’un « médicament maison » permettant de traiter chaque accès palustre sans qu’il soit nécessaire de consulter un agent de santé ou d’absorber un CTA, l’un et l’autre n’étant pas toujours disponibles. (…) La consommation d’Artemisia seule pendant 7 jours, par des litres de tisane de composition incertaine, expose les jeunes enfants (âgés de moins de 5 ans) impaludés à un risque élevé d’accès pernicieux. De plus, cette monothérapie favorise l’émergence de souches de P. falciparum résistantes, alors qu’aucune molécule n’est actuellement disponible pour remplacer l’artémisinine dans les CTA. »

« En conséquence l’Académie Nationale de Médecine, inquiète des dangers immédiats de l’utilisation des feuilles séchées d’Artemisia pour le traitement et la prévention du paludisme, et soucieuse de préserver l’avenir de l’efficacité thérapeutique de l’artémisinine, tient à mettre en garde solennellement les autorités de santé, les populations des zones de transmission du paludisme, les voyageurs séjournant dans ces pays, face aux recommandations scientifiquement incertaines et irresponsables pour l’utilisation de cette phytothérapie, dangereuse pour l’avenir de la lutte antipaludique. Elle demande que cesse une campagne de promotion organisée par des personnalités peut-être bien intentionnées mais incompétentes en paludologie. »

Polémique relancée par le journal Le Monde

Le 25 avril 2025, à l’occasion de la journée mondiale contre le paludisme, le journal Le Monde a publié une tribune intitulée « Une plante peu onéreuse pourrait être une réponse face aux formes résistantes du paludisme», présentée comme émanant d’un « collectif de chercheurs internationaux » (7).

Jean-Paul Krivine, de l’Association française pour l’information scientifique, lui a répondu dans une note intitulée « Quand Le Monde relaie de la pseudo-science » (8), à laquelle j’adhère pleinement. J’en retiens notamment ce passage : « Les auteurs de la tribune appuient leurs spéculations sur les vertus de la plante entière par une simple lettre publiée en mars 2025 dans la revue JAMA, dont deux des trois auteurs sont également signataires de la tribune du Monde. Cette lettre, loin de constituer « une lettre déterminante » sur le sujet comme proclamé dans la tribune, n’est qu’un simple commentaire sur un article paru deux mois auparavant rapportant des résistances aux traitements antipaludéens en Ouganda.» 

L’article en question est celui déjà évoqué plus haut (2), rapportant une résistance partielle à l’artésunate intraveineux chez des enfants ougandais. Je propose la traduction d’un passage de la lettre publiée en mars 2025 (9), réagissant à cet article et défendant l’usage de l’Artemisia contre le paludisme : « Des siècles avant la découverte de l'artémisinine, la plante Artemisia annua elle-même était utilisée comme thérapie et peut constituer une thérapie combinée naturelle plus robuste que la monothérapie ou les thérapies combinées à l'artémisinine contre la pression évolutive inexorable en faveur de la résistance aux médicaments. ». 

La position de l’OMS

En résumé, l’utilisation de la monothérapie antipaludique est proscrite depuis longtemps dans le traitement du paludisme non compliqué (1, 3, 4). L’artésunate intraveineux est utilisé dans le traitement des formes graves de paludisme. Des résistances partielles à cette monothérapie viennent d’être décrites ce qui nécessitera d’utiliser dans ces formes graves des combinaisons thérapeutiques, là où la résistance sera décrite.

Pour conclure, je donne voici les éléments clé de la position de l’OMS quant à l’utilisation des formes non pharmaceutiques d’Artemisia (5) qui devraient être appliqués par tous :

L’OMS ne justifie pas la promotion des matières végétales d’Artemisia ou leur utilisation sous une quelconque forme pour la prévention ou le traitement du paludisme. Cette position est fondée sur les considérations suivantes :

- La composition des remèdes à base d’Artemisia prescrits pour le traitement et la prévention du paludisme varie grandement ;

- La concentration des remèdes à base d’Artemisia est souvent insuffisante pour tuer la totalité des parasites du paludisme dans le sang d’un patient et prévenir leur recrudescence ; 

- Les éléments de preuve disponibles n’étayent pas les déclarations selon lesquelles d’autres composants de la plante ont une activité antipaludique ou une synergie entre l’artémisinine et d’autres composants qui augmenteraient sensiblement l’efficacité des formes non pharmaceutiques d’A. Annua ;

- L’utilisation généralisée de remèdes à base d’A. annua pourrait accélérer le développement et la propagation de la résistance à l’artémisinine ;

- Quelle que soit la forme, l’artémisinine n’est pas très efficace pour la prévention du paludisme ;

- Des traitements abordables et efficaces contre le paludisme sont disponibles.

Références

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