Suicide assisté : celle qui dit non

Épouse d’un mari lourdement handicapé, le Dr Magali Jeanteur s’inquiète des conséquences pour les personnes handicapées de la légalisation du suicide assisté.

Sauf énorme retournement de situation, ce n’est a priori plus qu’une question de mois avant que le suicide assisté et l’euthanasie ne soient légalisés en France. L’Assemblée nationale a voté la proposition de loi Falorni en deuxième lecture en février dernier et le texte est désormais sur le bureau du Sénat. Même si les sénateurs devraient tout faire pour retarder l’adoption du texte, ils ne semblent pas pouvoir stopper le train en marche. Et à en croire les sondages, les Français sont largement favorables à cette évolution sociétale

Dans ce contexte de quasi-unanimité en faveur de l’adoption de la loi Falorni, quelques voix dissidentes se font entendre. Le Dr Magali Jeanteur en fait partie. L’an dernier, ce médecin généraliste et urgentiste a créé l’association « Les Eligibles et leurs aidants », qui entend porter la voix des personnes handicapées et de leurs proches qui se sentent menacées par cette loi. Une disposition législative qui, selon le Dr Jeanteur, pourrait amener des personnes fragiles à « penser des choses qu’on ne pense pas », c’est-à-dire à envisager le suicide. 

Le combat du Dr Jeanteur pour la vie a commencé un terrible soir de novembre 1997. A l’époque, la jeune femme de 31 ans vient tout juste de commencer sa carrière de généraliste et mène une vie a priori paisible avec ses trois jeunes enfants et son mari Cyrille. Le destin de la famille bascule lorsque Cyrille est victime d’un terrible accident de voiture. Les médecins réaniment le jeune père de famille (sans demander l’avis de son épouse), qui survit mais avec de terribles séquelles : paraplégique, Cyrille est atteint du syndrome d’enfermement, ou locked-in syndrome. S’il est totalement conscient, il ne peut que bouger l’une de ses mains et n’arrive à s’exprimer que via une machine.

Des envies de grand large

Après 18 mois de coma, entrecoupées de timides périodes de réveil, les médecins décident qu’il n’est plus raisonnable de maintenir Cyrille en vie. Magali Jeanteur s’y oppose et obtient le transfert de son mari dans un autre service : ce « non » est le premier d’une longue série. Après trois semaines, Cyrille sort du coma. « Quand il s’est réveillé, je lui ai demandé s'il voulait mourir, il m'a fait signe que non » se souvient le médecin un quart de siècle plus tard. « Quand il a pu s'exprimer en pointant l'alphabet, sa première phrase a été “Je suis Cyrille Jeanteur, je suis vivant et je veux vivre” ».

Commence alors pour Magali Jeanteur une sorte de double vie : d’un côté le soin quotidien apporté à son époux lourdement handicapé, de l’autre sa vie de mère et de médecin. Avec l’assentiment de son époux, elle poursuit ses envies de grand large. « J'ai toujours navigué, à l’âge de 15 jours, j'étais déjà sur un bateau » explique cette fille de marin. Au début des années 2000, elle créé avec un confrère une formation médicale spécifique pour les marins du Vendée Globe. «Depuis, cette formation que j’ai dispensée pendant deux ans a été déclinée pour tous les marins pêcheurs professionnels » se réjouit le médecin.

En 2021, elle crée l’association « Traits d’union soignants des îles » (Tusi), dont le but est de venir en aide aux soignants isolés en milieu insulaire. Dans le cadre de cet engagement associatif, elle se lance en 2022 dans un tour du monde en bateau, qui va notamment l’amener à visiter la Polynésie française. Un tour du monde quelque peu haché cependant : à plusieurs reprises, le Dr Jeanteur doit revenir en France pour s’occuper de son mari.

Être quelqu’un d’intérieur

Depuis 2024 et le début des débats parlementaires autour de la légalisation du suicide assisté, l’énergie de cette femme de 60 ans est désormais pleinement dirigée vers la lutte contre cette réforme. Interview après interview, elle exprime son inquiétude à propos de la loi Falorni et surtout celle de son mari, dont elle déclare être le porte-voix. « Quand mon mari a découvert ce projet, il a eu peur » expliquait-elle dans les colonnes de La Croix l’an dernier. « Peur d’être considéré non plus comme un homme vivant, mais comme un fardeau. Peur qu’une société en quête d’autonomie absolue transforme la dépendance en indignité et la souffrance en paria. Mon mari et moi voulons croire en une société qui protège, pas qui renonce. L’aide à mourir, telle qu’elle est rédigée aujourd’hui, n’est pas une avancée : c’est un aveu d’abandon ».

Le Dr Jeanteur et son époux ne s’en cachent pas (pourquoi le feraient-ils ?) : ils sont de fervents catholiques. « Mais nous ne voulons pas être seulement étiquetés “cathos” » explique-t-elle. Si c’est surtout à droite et à l’extrême-droite que l’on trouve le plus d’opposants à la légalisation du suicide assisté, l’association Les Eligibles a d’ailleurs également reçu le soutien du député socialiste Dominique Pottier, l’un des rares élus de gauche à s’opposer à la légalisation de l’aide à mourir.

Après 30 ans à devoir s’occuper de son mari lourdement handicapé, le Dr Jeanteur ne s’en cache pas : elle a parfois été « dubitative » face à la volonté de vivre de son mari, qui accumule pourtant les problèmes de santé (il a été atteint d’un cancer en 2024). « Est-ce que ça vaut la peine de vivre dans cet état-là ? A priori non, mais Cyrille le veut » reconnait-elle. Mais « il a accepté “d'être quelqu'un d'intérieur”. C'est le secret du bonheur ».

Comprenne qui pourra. 

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