Seule la mort l’aura fait déplaquer. Après 80 ans d’exercice de la médecine, le Dr Christian Chenay a finalement été contraint de cesser son activité. Celui qui était considéré comme le doyen des médecins français en exercice s’est éteint vendredi dernier à l’âge de 104 ans. Alors qu’il avait allégrement dépassé l’âge de la retraite, le centenaire continuait de recevoir, deux matinées par semaine, quelques dizaines de patients (toujours sans rendez-vous) dans son cabinet de Chevilly-Larue dans le Val-de-Marne.
Né le 20 juin 1921 à Angers, Christian Chenay n’aurait jamais dû voir le jour. Comme il l’a raconté dans son autobiographie intitulée « Et si la vieillesse n’était pas un naufrage », parue en 2018, sa mère avait tenté plusieurs fois de se faire avorter (nous étions plus de 50 ans avant la loi Veil) mais il s’est « accroché à la vie ». Rien ne prédestinait alors ce fils d’immigrés irlandais modestes à devenir médecin. « À Angers, il n'y avait pas d'autres études supérieures que la médecine, il n'y avait pas beaucoup de choix. C'était donc un peu par défaut, mais finalement on y prend goût » racontait, plusieurs décennies plus tard, celui qui voulait au départ être soudeur.
75 ans dans la même ville
Après avoir refusé de participer au service du travail obligatoire (STO) durant l’Occupation, il entame à la Libération un internat de psychiatrie à Paris, à une époque où il n’existe ni antidépresseurs ni neuroleptiques. Son chef de service est un certain Jacques Lacan. Diplômé de médecine en 1946, le jeune homme s’exile ensuite quelque temps aux Etats-Unis, où il travaillera notamment pour le laboratoire Pfizer. En 1951, il rentre au pays et s’installe comme généraliste dans la petite ville de Chevilly-Larue, en banlieue parisienne. Il n’en repartira plus, exerçant durant les 75 années suivantes dans le même cabinet.
Avec le temps, le Dr Chenay devient l’une des personnalités les plus en vue de la commune. Le médecin a soigné des générations d’habitants, mettant au monde des dizaines d’entre eux, dont son propre fils, qu’il a aidé à naitre entre deux consultations en 1954. Il n’est pas un habitant de la commune qui n’a pas une anecdote sur le Dr Chenay. « Il a un vrai fan-club ! Certains ne veulent voir que lui car il a une grande écoute, il prend son temps » témoignait en 2013 son fils, également appelé Christian.
Durant ces près de huit décennies d’exercice, le Dr Chenay a vu apparaitre les antibiotiques, les antidépresseurs, le scanner, l’IRM, Internet et bien d’autres avancées médicales qui font que la médecine d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle de ses études, dans les années 1940. Mais le généraliste a également été témoin de la paupérisation de sa ville et de la désertification médicale. « 90 % de mes patients ont la couverture maladie universelle (CMU) ou l'aide médicale d'Etat (AME) » expliquait-t-il en 2014. Il regrettait notamment que sa ville ne comptait plus que trois médecins pour 19 000 habitants.
Trouver l’amour à 90 ans
Victime de plusieurs cambriolages, le Dr Chenay a également été confronté à la hausse des violences contre les soignants. Jusqu’à en être victime personnellement. En 1997, son épouse est poignardée par un de ses patients, insatisfait de sa prise en charge. Lourdement handicapée, la femme du Dr Chenay décède cinq ans plus tard. Déjà âgé de 76 ans à l’époque, le généraliste envisage de prendre sa retraite, avant de se raviser. « J’ai préféré reprendre pour ne pas sombrer » expliquait-il. En 2011, à 90 ans, il retrouve l’amour et épouse Suzanne, une jeune Vietnamienne de seulement 72 ans. « J'étais à la pagode bouddhiste à Paris avec des amis quand elle m'a dit qu'elle serait honorée de devenir ma compagne : comment aurais-je pu refuser ? » relatait-il.
Dans une interview au Parisien datant de 2014, le Dr Chenay indiquait qu’il envisageait de raccrocher la blouse prochainement. « Il dit ça, mais il aime trop son métier » commentait son épouse. Elle avait vu juste : le médecin a continué à consulter pendant encore douze ans, même une fois le siècle atteint. « Je suis étonné de la force qu'il a, car c'est extrêmement fatiguant » commentait son fils Christian. Il en sait quelque chose : lui aussi est médecin (il a exercé dans le même cabinet que son père), il a pour sa part plus classiquement pris sa retraite (sans cumul) à l’âge juvénile de 65 ans.
Ce titre de plus vieux médecin de France aura valu les plus grands honneurs au Dr Chenay. En mai 2020, en plein confinement, il est reçu par le Président de la République Emmanuel Macron à l’Elysée. Trois ans plus tard, il reçoit une médaille de l’Ordre des médecins, lors d’une cérémonie à laquelle avait assisté le chef de l’Etat.
A l’heure de l’IA et des thérapies géniques, le Dr Chenay ne se sentait pas dépassé par les évolutions de la médecine. « C’est plus facile de continuer dans quelque chose qu’on connait » expliquait-il en 2023. « Maintenant c’est très facile de se tenir au courant, j’ai deux ou trois abonnements à des journaux médicaux et si on est embêté on peut prendre un renseignement sur Internet. Peu à peu mon activité a diminué, mais j’ai quelques patients qui me forcent un peu la main. Je continue pour les malades et pour avoir une activité. Le jour où j’aurais des troubles de mémoire j’arrêterais ».
Les secrets de sa longévité extraordinaire ? Le travail, une bonne hygiène de vie et surtout combattre le stress en adoptant une vision quelque peu détachée de l’existence. « La vie, ce n’est pas sérieux. Il faut la prendre comme elle est ».
Doyen des médecins français en exercice, le Dr Chenay est décédé ce vendredi à 104 ans.
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